Solitudes au féminin : l’émancipation par la réappropriation de soi

Solitudes au féminin : l’émancipation par la réappropriation de soi
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Aujourd’hui encore, vivre durablement seule peut être interprété comme une transgression de la norme sociale assignant les femmes à la vie en couple. Selon Erika Flahault, les femmes auraient davantage à gagner à vivre seule comparativement aux hommes, mais elles auraient également davantage de distance à parcourir et d’épreuves intérieures à surmonter. Afin de reprendre possession de leur vie, les femmes vivant durablement seules vont devoir apprendre ou réapprendre à combler par elles-mêmes leur espace-temps. C’est ce que Erika Flahault développe avec audace dans son livre « Une vie à soi. Nouvelles formes de solitude au féminin ». Ce livre, publié en 2009, n’a rien perdu de sa pertinence. Suite à des recherches historiques et à une enquête qualitative par entretiens réalisés en France, l’auteure nous donne accès avec nuance et détail aux conceptions historiques et sociales des femmes seules ainsi qu’aux différentes expériences contemporaines de la vie solitaire au féminin.

Histoire et représentations des femmes seules : de la stigmatisation à l’acceptation

Dans la première partie du livre, Erika Flahault se penche sur l’histoire et les représentations sociales des femmes célibataires. Au sein des sociétés traditionnelles, le mariage apparaît comme une institution fondamentale et, conjointement, la procréation constitue un devoir social. Les femmes seules incarneraient une figure improbable dans le fonctionnement de ces sociétés puisqu’elles représentent une déviance par rapport à l’idéal féminin de la « mère de famille ». L’auteure explique qu’au courant de l’histoire, celles-ci ont souvent été prises en charge par leur parenté, leur clan ou leur communauté. Au 18e siècle, une partie des femmes seules exerçaient un travail journalier agricole ou occupaient un petit métier artisanal ou domestique. Une minorité a d’ailleurs eu recours à la prostitution. Tout au long de ce siècle, la femme non mariée a été généralement perçue comme une femme laide et avare, tandis que le célibat masculin a été plus facilement accepté. Il s’installera à la fin du 19e siècle une plus grande ouverture puisque l’image de la célibataire sera de plus en plus celle d’une femme cultivée et heureuse. L’industrialisation pousse un nombre croissant de femmes de tout horizon social à entrer dans le marché du travail. Vers la même période, les femmes obtiennent le droit à l’enseignement secondaire et accèdent à l’égalisation des salaires. Aussi, il était possible de constater chez elles un taux de célibat proportionnel au niveau de diplôme. Au début du 20e siècle, l’arrivée et l’accès à des professions plus valorisantes et lucratives mènent certaines à s’investir uniquement dans leur carrière professionnelle. Finalement, l’auteure explique que la dernière étape marquante constituerait l’autonomie sexuelle obtenue à la fin des années 1960 avec l’accès libre à la contraception. Les femmes se retrouvent donc libérées du poids de la maternité systématique et se réapproprient ainsi leur corps. Cette liberté reste cependant théorique pour un nombre important d’entre elles.

Redécouverte de soi chez les « femmes en manque »

Erika Flahault présente, dans la deuxième partie de son livre, trois grands profils de femmes seules rencontrées au fil de ses entretiens. Il y a tout d’abord ce qu’elle a nommé les « femmes en manque ». Celles-ci ont en commun une socialisation profondément structurée par la division sexuelle des rôles et un attachement important aux rôles traditionnels. Elles ont été socialisées dans l’optique d’être en premier lieu de bonnes épouses et de bonnes mères. La famille constitue le groupe d’appartenance le plus intégrateur pour ses femmes et la relation maternelle reste fondamentale dans leur construction identitaire. D’ailleurs, l’activité domestique apparaît comme un référent fondateur de leur accomplissement personnel. Les femmes en manque ont tendance à se replier sur leur intérieur et leur chez-soi. L’espace privé représente un élément essentiel de leur identité tandis que l’espace public est généralement peu investi et davantage référé pour ses fonctions utilitaires. Il est conséquemment problématique pour elles de s’approprier leur existence maintenant plus libre. Une socialisation établie sur des valeurs laborieuses et maternelles a installé en elles le désir d’évitement de l’inactivité et du loisir. Le temps à soi est souvent considéré comme un temps illégitime et perdu. Celles-ci éprouvent un sentiment d’incomplétude dans leur rapport à l’espace et dans la nature des relations qu’elles entretiennent. Elles doivent découvrir un nouvel usage de cet espace-temps dorénavant inoccupé par l’autre et ainsi trouver de nouvelles occupations.

Profil des « femmes en marche » : un entre-deux

Le deuxième profil examiné -et le plus répandu auprès des femmes rencontrées- est celui des « femmes en marche ». Celles-ci ont constaté l’aspect libératoire du célibat, mais se retrouvent dans l’incapacité de s’approprier entièrement leur nouvelle réalité. Ceci se justifie par une socialisation au moins partiellement tournée vers les rôles féminins, rendant plus difficile l’apprentissage de la solitude. Cependant, elles découvrent le bonheur que génère le temps investi à s’occuper d’elles-mêmes et ceci sans expérimenter le sentiment de culpabilité ou d’illégitimité. Elles sont parvenues à se libérer partiellement des valeurs maternelles et domestiques et ont donc réussi à éviter de se laisser enfermer dans les rôles typiques genrés afin de se construire une identité individuelle. Pour ce faire, plusieurs d’entre elles ont dû effectuer une rupture parfois radicale avec leurs parents ; il peut s’agir d’une décision indispensable pour les femmes dont les parents contestent le mode de vie désiré. La famille reste malgré tout pour celles-ci un référent identitaire important. Les relations avec les frères et sœurs semblent, entre autres, constituer un soutien majeur. Comparativement aux « femmes en manque », les « femmes en marche » possèdent généralement un réseau de relation plus large. D’ailleurs, une autonomie financière s’avère nécessaire au processus de séparation. Par conséquent, ces femmes ont en commun d’exercer une activité professionnelle ; ce qui leur donne accès à de nouveaux modes d’insertion sociale et d’identification. L’espace public représente pour elles une source de diversité et de légitimité.

Émancipation de soi chez les « apostates du conjugal »

Le profil ayant atteint, selon l’auteure, le degré le plus achevé d’appropriation de l’espace ou du temps est celui des « apostates du conjugal ». Ces femmes manient de façon aisée leurs rapports aux autres et leur retour sur soi. Elles ont pu profiter d’une socialisation moins établie dans la division traditionnelle des rôles et ont su se forger une identité individuelle à l’extérieur et au sein du couple. Les apostates du conjugal accordent de l’importance à l’institution familiale, mais elle prend généralement moins de place dans leur quotidien comparativement aux autres groupes de célibataires. Toutes les femmes de ce profil ont vécu des histoires d’amour, mais n’ont souvent pas ou peu d’enfants. Les relations amicales formées dans un cadre professionnel se montrent durables et permettent la multiplication des rôles. La diversification des centres identificatoire les expose à une multiplicité d’espaces et donne accès à une aire de vie étendue et revendiquée. Leur temps libre n’est pas perçu comme un temps illégitime puisque ces femmes s’investissent sans culpabilité dans des dynamiques d’autonomisation. Celles-ci peuvent investir leur espace-temps dans diverses sphères telles que le monde de la création artistique, la production cinématographique, la recherche scientifique ou le militantisme politique.

Erika Flahault délivre ici un ouvrage de recherche axé sur une réalité souvent peu exposée de la solitude résidentielle durable chez les femmes, mais cachant une profondeur sociologique extrêmement riche. L’auteure présente avec minutie la diversité des principaux parcours des femmes seules ainsi que les représentations sociales ayant pu les stigmatiser. Il serait intéressant de reproduire cette même enquête dans quelques années, afin de vérifier si les représentations sur ces modes de vie évoluent aussi rapidement qu’on le suppose.

Source :

FLAHAULT, Erika. Une vie à soi. Nouvelles formes de solitude au féminin, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », 2009.

Pour citer cet article :

Émilie Bégin-Galarneau, « Solitudes au féminin : l’émancipation par la réappropriation de soi », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, octobre 2017.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 24 octobre 2017 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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