Les squats à Montréal

Les squats à Montréal
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1Voici la définition du mot « fatal » selon le dictionnaire Larousse : « Qui doit nécessairement arriver ; l’inévitable. Ce qui est prévu et qui ne manque pas d’arriver. Qui entraîne des conséquences désastreuses, comme la ruine. Ce qui entraîne la mort; signe de mort ».[1]

Est-ce une coïncidence si un des plus grands squats de Montréal se nomme le Fattal?  Au-delà de la différence d’orthographe, ce nom Fattal serait-il porteur de sens, en marquant ce squat du sceau de l’inévitable? Dans le cadre d’une enquête sociologique au sein du quartier Saint-Henri à Montréal, j’ai été interpelée par cet endroit singulier nommé le « Fattal ». Ce nom m’a intriguée, et m’a poussée à explorer cet ancien bâtiment d’armement. En toute première impression, j’ai découvert un endroit sombre, peu accueillant, avec des canettes de bières vides par terre, des mégots à côté des fenêtres et des odeurs fortes. Puis, avec mon co-équipier, nous avons fait connaissance de certains habitants du Fattal, et nous avons pu constater qu’ils ont des caractéristiques communes : sociables, ouverts, ils répondent aux questions sans aucune pudeur et ne cachent pas cette personnalité revendicatrice propre à ce milieu. Ils paient un loyer, mais leur mode de vie semble s’apparenter -en première analyse du moins- à celui d’un squat.

 

Plus généralement, j’ai pu remarquer, par comparaison avec d’autres villes, que le phénomène de squattage est assez répandu à Montréal. Je me suis donc intéressée à l’article de M. Parazelli, M. Nengeh Mensah et A.M Colombo, intitulé « Exercer le droit au logement. Le cas d’un épisode de squattage à Montréal en 2001[2] », qui dépeint la position sociale des squats dans la ville. Je l’ai lu avec cette question en tête : le Fattal est-il réellement un squat, et en quoi ressemble-t-il (ou non) aux autres squats de Montréal?

Voici quelques photos prises du FATTAL :

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Pourquoi squatter ?

Le squattage se caractérise par l’action d’appropriation de domiciles vides ou d’immeubles inoccupés[3]. Jugé selon certains comme une pratique illégale, le squat est assimilé à un acte de désobéissance civile et de revendication. Ainsi, ce phénomène s’est amplifié à Montréal lors de la crise de logement en 2001, qui a provoqué plusieurs altercations et revendications sociales.

Parazelli, M. Nengeh Mensah et A.M Colombo reviennent sur un des nombreux exemples de ces altercations : celui du squat de l’îlot Overdale, dont l’objectif était de bloquer la construction de condos suite à la démolition de logements abordables en 1987-1989[4]. Face à cette pénurie de logements, de nombreux individus se sont rassemblés pour lutter contre la gentrification massive et les inégalités sociales à Montréal. Un mouvement urbain de revendication est né ainsi en créant des groupes de protestations contre la destruction des logements, en squattant de plus en plus d’espaces résidentiels et en s’opposant à l’escouade anti-émeute de la Ville de Montréal. Selon les auteurs, ces nouveaux logements ont permis à certaines « victimes de l’embourgeoisement » de vivre d’une façon alternative et communautaire, en redonnant donc du poids aux personnes marginalisées et délaissées par cette gentrification. Aux yeux des squatteurs interrogés, une réforme du droit du logement est devenue nécessaire pour mettre celui-ci à la portée de tous, et lutter contre ces discriminations. Un des squatteurs affirme ainsi que le squat lui a offert une certaine stabilité et une reconnaissance sociale qu’il n’avait pas eues depuis longtemps. Par conséquent, les auteurs soulignent que ce mode de logement peut aussi représenter, d’une certaine façon, un régulateur d’inégalités, pouvant permettre à certains individus démunis d’avoir un logement[5]. Enfin, certaines pratiques du squattage visent plus directement à une réappropriation de l’espace urbain, afin de créer une vie culturelle et artistique plus créative, et ce dans une perspective d’émancipation face aux valeurs d’affaires et de privatisation de l’espace[6]. Pour préserver son existence, ce mode d’occupation induit alors des stratégies telles que les affrontements, les négociations ou la mise en place d’ententes avec le milieu urbain.

Trois types de squats

De ce fait, les auteurs distinguent trois types de squats.

Le squat comme « mode de vie marginal » : un premier type de squat renvoie à un mode de vie alternatif qui rassemble les étudiants et les artistes. Ces derniers s’installent dans certains immeubles inoccupés des beaux quartiers pour y mener une vie marginale temporaire[7].

Le squat comme « refuge communautaire » : un deuxième type de squat se caractérise par le communautarisme et l’autogestion. Il s’appuie sur une organisation de vie en communauté et sur la pratique d’activités culturelles organisées. Ce type de squat est fréquemment accusé de réaliser des pratiques illicites et antisociales. Il s’adresse davantage à des individus dépourvus de logement stable qui adoptent des stratégies de survie allant à l’encontre des modes de vie établis par la société. C’est l’exemple du square Viger.

Le « squat politique » : les auteurs identifient enfin une forme distinctive de squat, plus directement politique et associée aux mouvements sociaux urbains. Par leurs activités, ces mouvements d’occupation remettent en question les inégalités sociales et économiques. Le squat participe alors d’une forme de remise en question du système social. Dans ce type de squat, nous retrouvons de nombreux militants qui défendent des causes sociales. Ce mode de squattage est porteur de revendications politiques actives, et suscite donc davantage de réticence vis-à-vis des autorités. C’est l’exemple du squattage d’Overdale-Préfontaine.

Au final, les auteurs soulignent combien le squat tend à poser problème aux gouvernements, qui mettent en doute les motivations, les loisirs et l’organisation des squatteurs. Le manque de transparence des activités exercées dans ces milieux encourage les affrontements entre ces deux institutions et la diffusion de stigmatisations. De plus, les médias sont enclins à montrer des images dénigrantes de ces milieux, en mettant de l’avant le mode de vie illicite et peu conventionnel des squats. C’est donc un moyen pour le gouvernement de montrer une image dénigrante des squats et de provoquer, au sein de la société civile, un mécontentement envers ces lieux et donc, en conséquence, de favoriser leur fermeture.

Conclusion

Revenons-en au Fattal, et donc à ma question initiale : le Fattal est-il un squat, et si oui, à quel type de squat montréalais correspond-il? Si nous nous basons sur la principale caractéristique des squats qui serait celle de prendre possession d’un espace résidentiel sans payer un loyer à un propriétaire, le Fattal ne rentrerait pas dans cette dynamique immobilière… Mais au-delà de l’existence effective d’un loyer modéré, il partage bien d’autres caractéristiques du squat, comme le mode de vie des habitants ou leurs comportements vis-à-vis des autorités de la ville de Montréal. A mes yeux, le Fattal appartient donc bien à la seconde catégorie, c’est-à-dire le squat comme « mode de vie marginal ».

[1] http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/fatal_fatale_fatals/32965

[2] Michel Parazelli, Maria Nengeh Mensah et Anna Maria Colombo, « Exercer le droit au logement. Le cas d’un épisode de squattage à Montréal en 2001 », Lien social et Politiques, n°63, printemps 2010, p.155-168.

[3] Michel Parazelli, Maria Nengeh Mensah et Anna Maria Colombo, Ibid, p.156.

[4] Michel Parazelli, Maria Nengeh Mensah et Anna Maria Colombo, Ibid, p.156.

[5] Michel Parazelli, Maria Nengeh Mensah et Anna Maria Colombo, Ibid, p.160.

[6] Michel Parazelli, Maria Nengeh Mensah et Anna Maria Colombo, Ibid, p.157.

[7] Michel Parazelli, Maria Nengeh Mensah et Anna Maria Colombo, Ibid.

Pour aller plus loin :

Michel Parazelli, Maria Nengeh Mensah et Anna Maria Colombo, « Exercer le droit au logement. Le cas d’un épisode de squattage à Montréal en 2001 », Lien social et Politiques, n°63, printemps 2010, p.155-168. Lien vers l’article :  http://www.erudit.org/revue/lsp/2010/v/n63/044157ar.html

Pour citer cet article :

Marie Daries, Les squats à Montréal, Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, février 2017.

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