L’accueil des réfugiés selon SINGA : Développer le lien social à l’ère du numérique

L’accueil des réfugiés selon SINGA : Développer le lien social à l’ère du numérique
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Le Québec accueille aujourd’hui des milliers de familles, d’individus seuls ou de jeunes à l’avenir incertain. Plein d’espoir, ils ont traversé l’Atlantique afin d’échapper à la crise humanitaire qui subsiste en Syrie. Ces individus hétérogènes, regroupés sous le terme réducteur de « réfugiés », ont trouvé un abri dans les pays avoisinants en Europe, ou ici au Canada. Justin Trudeau a récemment mis en place une contribution publique destinée à assurer leur sécurité, en termes d’aide humanitaire ou résidentielle. Les programmes de relogement sont appuyés par des incitations de parrainages par le privé, qui permettent à ces individus de retrouver un quotidien stable, et peut-être d’amorcer une nouvelle vie. Pourtant, ces démarches de financement et d’aide à la population restent des aides d’urgence, qui ne permettent pas systématiquement la prise en compte  des compétences propres et de l’individualité des différents acteurs de cette population hétérogène. C’est dans ce but qu’a été mise en place SINGA : initialement créé en France en 2012, l’organisme s’est rapidement exporté au Québec, afin de déployer des actions centrées sur le lien social, peu développées par les programmes gouvernementaux. Mais laissons la parole à Jasmine Van Deventer à l’initiative du mouvement, qui saura mieux que moi vous expliquer les perspectives que propose l’organisation. Je la retrouve le 28 Mars à Montréal, au sein des locaux de l’Esplanade où est implanté l’association (http://www.esplanademtl.org).

Bonjour Jasmine, peux-tu m’expliquer en quelques mots les valeurs du mouvement SINGA?

Singa est une organisation fondée en France en 2012 : l’objectif était de créer un espace de rencontres et d’échanges qui manquaient alors, de mettre en place des plateformes sociales en dehors des dispositifs officiels. Il s’agissait de réunir les sociétés civiles et les réfugiés autour de passions et de projets partagés. Tout est vraiment centré sur le lien social en tant que bien primordial, et plusieurs programmes se sont alors développés autour de cette idée de base. Par exemple, il y a eu récemment un programme « Accompagnement à l’entreprenariat » pour soutenir les réfugiés et des membres de la société civile autour de projets entrepreneuriaux. Cet espace regroupe aussi bien des professionnels que des réfugiés, qui ne peuvent pas toujours faire valoir ces compétences en France, notamment parce qu’il y a des ordres professionnels qui freinent la reconnaissance des diplômes à l’étranger. Donc Singa a été créé pour favoriser le lien social entre les réfugiés et la société civile aussi bien que l’insertion professionnelle, autour de structures socio-culturelles et sportives qui réunissent les membres autour de projets partagés.

Que penses-tu des actions gouvernementales destinées à l’intégration des réfugiés à la société ?

En France, il y a de nombreux programmes mis en place pour accueillir les réfugiés, mais à mes yeux, ils restent globalement dans le cadre de l’assistanat. Ce sont des travailleurs sociaux ou des médecins qui vont prendre les réfugiés dans le cadre d’une plage horaire précise et d’une institution précise. Ce n’est pas une façon idéale de faciliter l’accès à la société, l’épanouissement personnel autant que professionnel. Cela permet d’accéder aux moyens de subsistance et c’est très important, mais il faut aussi prendre en compte la dimension du lien social, développer un réseau aussi bien personnel que professionnel, développer des amitiés.

J’ai vu sur le site que vous proposiez une sorte de plateforme du style « Airbnb »…

Oui, même si on n’aime pas trop ce terme. Le programme s’appelle donc « Comme à la maison »,  il a été initialement développé en France l’été dernier et on l’a porté ici. C’est un de nos premiers projets, la mise en place prend encore du temps et nécessite de fortes relations humaines : il s’agit de mettre en lien des réfugiés mal logés ou recherchant un appartement, et des particuliers ayant des chambres disponibles chez eux ou des appartements. L’objectif, c’est la cohabitation, de faire vivre des gens dans le même espace, qui seront amenés à s’y côtoyer ou développer un lien qui ne soit pas seulement un lien de propriétaire et d’hébergé. Nous mettons actuellement en lien ces personnes-là. Chaque personne remplit un formulaire pour y spécifier ses centres d’intérêts, les critères qui leur permettent de se supporter, et on aura aussi des intermédiaires qui vont faire le suivi des processus de cohabitation afin d’assurer que ce soit le mieux vécu possible.

Quels sont les critères pour bien cohabiter ?

Les gens peuvent préciser leurs régimes alimentaires, leur sexe, leur âge, leurs horaires, s’ils sont allergiques aux chats, s’ils ne peuvent habiter avec quelqu’un qui pratique du piano.

Et comment cela se passe-t-il au niveau de la langue ou au niveau de la religion ?

Au niveau de la langue, c’est évidemment quelque chose qui n’est pas évident. Nous avons un programme d’échange linguistique, avec des étudiants de l’UdeM par exemple et des partenariats avec des associations étudiantes, avec HeC. Ils vont faire des binômes et des échanges linguistiques pendant 1h30 environ : pendant 45 min, les gens vont parler dans leur langue natale, puis ce sera en français, car c’est nécessaire pour se lancer dans des projets entrepreneuriaux. Ceux qui sont amenés à faire de la cohabitation vont faire ces échanges linguistiques et puis la cohabitation ça leur permet d’apprendre parce que l’on est toujours amené à parler en français.

Donc c’est ça la spécificité de Singa par rapport aux autres mouvements pour les réfugiés ici ?

Je ne dirais pas que ce sont des mouvements, ce sont des associations, des psychologues, des travailleurs sociaux qui font un travail incroyable, plutôt professionnalisé. Nous on essaie de décloisonner, d’ouvrir le champ des possibles. On ne prétend pas être des travailleurs sociaux, des avocats, des professionnels qui pourraient fournir un service administratif ou officiel mais on essaie de rassembler autant d’intervenants possible pour constituer un point d’appui et faciliter la question des pans entre ces acteurs, la société civile et les réfugiés : c’est ça notre mission principale. Il y a d’autres programmes de jumelages portés par d’autres organisations, notamment avec Action Réfugié Montréal. Ils travaillent plutôt avec les demandeurs d’asile, et ont développé un programme mettant en lien des personnes de la société, comme un buddy pour leur faire découvrir la ville par exemple, pour les informations, pour naviguer dans le contexte local. Mais je pense qu’on est assez unique par rapport à ce champ. On est le seul mouvement actuel qui tente de créer des plateformes d’échange et de rencontre autour d’activités ludiques. On a une approche informelle.

Et toi, que penses-tu de la situation des réfugiés ?

Je ne suis pas censée commenter là-dessus mais je pense que c’est très bien : le Canada est un contexte assez unique pour l’accueil des réfugiés. Ils ont une volonté robuste dans l’accueil des réfugiés et de la facilitation de leur établissement ici. Je pense que c’est très important de savoir que ce qu’il se passe ici n’est pas déconnecté de ce qu’il se passe là-bas et qu’on ne soit pas dupes. Ce qu’on voit dans les médias, l’image misérabiliste, c’est ça qu’on essaie de dépasser. Ok, les gens ont vécu des choses tragiques mais ce sont des gens porteurs de passions, ingénieux, pour arriver ici déjà il faut avoir beaucoup de force et beaucoup d’intelligence. On ne peut pas diminuer ça, il faut dépasser des représentations qui ne reflètent pas le juste caractère de ces réfugiés. C’est très important aussi de voir les personnes en face, car on fait en sorte que cette étiquette saute et que les gens puissent s’épanouir et se constituer autrement.

Justement, par rapport aux médias, que penses-tu de l’image que véhicule la télévision par rapport à celle que tu vois directement ?

Je pense que dans la vision des médias en général, on voit très peu les talents, les compétences des réfugiés. Les médias constituent cet écran parce qu’il s’agit de rapporter des faits les plus aptes à capter l’attention, c’est sensationnaliste. On choisit les choses sur lesquelles on se focalise, il faut aussi arriver à se concentrer sur autre chose que sur l’aspect tragique de la traversée. Il y a de grandes richesses que l’ont peut tirer de cette expérience, comme l’engagement des personnes avec lesquelles on va travailler qui font du théâtre ou des courts métrages, comme le talent ou l’humour aussi. On est chanceux de les avoir parmi nous. Il faut aider la société civile à développer d’autres liens, dépasser les idées préconçues.

Et quelles sont les perspectives d’avenir de Singa?

On est en train de monter plusieurs programmes, mais on dépend du contexte changeant. Pour l’instant, on est en train de développer un programme de jumelage des familles. On aimerait bien aussi développer une série Web TV, et on va faire un court métrage bientôt. Les perspectives d’avenir vont évoluer en fonction du contexte, on essaie de s’agrandir sur tout le territoire québécois mais pour l’instant on est cantonné à Montréal. L’objectif, c’est vraiment de continuer à créer des nouveaux pans. Je pense que ce modèle est transposable partout, il faut selon s’adapter au contexte local. Ici on essaie de forger des liens avec les organisations, de forger un lien avec les acteurs tout en se différenciant de ce qui se fait déjà. Parce que le programme « Comme à la Maison » est censée être une plateforme numérique, ils sont en train de forger une application dans sa formule numérique qui va s’inscrire sur les iPhones. Ils ont fait une étude sur le degré de connectivité des réfugiés dans les sociétés d’accueil, et il s’est trouvé que les réfugiés étaient mieux connectés que les autres membres de la société civile, ils utilisent beaucoup les Smartphones. Ils ont développé cette application qui travaille avec les algorithmes, une fois les formulaires remplis c’est l’application qui fait le Matching, qui forge des propositions de paires par âge. On va faire ça aussi pour le jumelage des familles.

Et depuis que tu as commencé à travailler ici, est ce que ton regard a changé par rapport à la situation des réfugiés ?

Oui je dois dire que c’est un challenge, vraiment. J’ai remarqué qu’avant, je n’avais pas la perspective recherche/action, c’est-à-dire qu’il faut comprendre la situation en profondeur pour pouvoir agir. Avant, je ne prenais pas la mesure du pouvoir de l’innovation, de programmes qui sortent de la façon traditionnelle de faire les choses. Je n’avais jamais estimé l’importance du lien social. Ce qui est différent avec SINGA, c’est qu’on essaie de sortir de cette dynamique qui repose sur une certaine forme de hiérarchie. Il n’y a plus cette frontière entre l’aidant et l’aidé. Non, on bénéficie tous les deux. Moi je bénéfice peut être même plus parce que je suis en contact avec quelqu’un qui m’apporte plein de richesses, beaucoup de choses que je n’ai pas vécu moi. Tout le monde vient avec ses vécus et on partage. Et je pense que ça fait beaucoup plus de bien qu’on ne le pense, ça a l’air un peu facile mais c’est essentiel.

Il faut dire aussi que la politique d’accueil au Canada est plus ouverte que le cas français…

Je pense aux travaux de François Crépeau, qui parle beaucoup de l’absurdité des politiques mises en place pour l’accueil des réfugiés : elles ne collent pas du tout à la réalité, c’est comme si les sciences sociales n’étaient pas du tout prises en compte. Elles ne répondent pas à la situation en question, elles l’aggravent. En fait, c’est une stratégie de votes électoraux, des intérêts politiques personnels. Si les migrants avaient le droit de vote, les choses seraient complètement différentes.

Merci Jasmine, bonne continuation.

Déconstruire son regard, valoriser le potentiel individuel : La clef pour mieux traiter les enjeux sociaux ?

Ce retour d’expérience nous invite à repenser les schémas traditionnels d’entraide, afin de percevoir comment mieux traiter les besoins liés à l’accueil de population dans l’urgence, ou de re-questionner les dispositifs de solidarité de façon plus générale. A la lumière de ces nouvelles informations, trois points méritent selon moi d’être soulevés.

Un certain nombre de chercheurs en sciences sociales ont dépeint l’évolution des relations sociales à l’ère du numérique en des termes critiques, où Internet devient un outil à domestiquer afin qu’il n’engendre pas d’effets négatifs sur la personnalité.  Pourtant, l’on assiste aujourd’hui à une reformulation de la solidarité par Internet, qui s’illustre par la géolocalisation pendant les attentats sur Facebook, ou encore les mouvements de solidarité comme #PrayForParis exacerbés par les réseaux sociaux.  Plus qu’un simple outil informatif, l’utilisation des réseaux sociaux tendrait alors à amplifier les phénomènes créés par des groupes restreints. Dans le cas de SINGA, on assiste à une simplification des processus d’entraide, afin de mieux répondre aux besoins de chacun en faisant correspondre deux individus qui partagent des valeurs communes. Ce type de plateforme, en plus d’alléger le travail administratif associé au processus de relogement, est parfaitement en lien avec les usages actuels, comme l’atteste l’étude réalisé par CAM (où les réfugiés seraient plus connectés que le reste de la population à Montréal). Mieux répondre aux nécessités de solidarité dans l’urgence par le biais de plateformes numériques est donc un pari qui semble victorieux dans la perspective SINGA.

En prenant soin de mettre en avant l’importance du lien social dans le processus de migration, l’on tend à la fois à abolir les frontières hiérarchiques entre l’aidant et l’aidé, mais également à replacer l’individu dans une perspective plus humaine, qui fait ressortir son individualité propre. Ce travail de nivellement permet d’aplanir certaines hiérarchies, ce qui, comme très justement illustré par Jasmine, permet d’être réceptif à ce que peut apporter l’autre. En se focalisant sur le caractère propre à chacun, ses passions et ses rêves, l’on parvient à dissoudre l’image misérabiliste associée au terme de réfugié, pour en faire advenir un individu au potentiel plus éclatant, animé et vif.

Alors, c’est précisément par cette démarche de soutien à la personnalité que peut surgir l’idée d’ancrage dans la société d’accueil par le biais du travail. Utiliser les compétences et les talents inhérents à chaque individu constitue le maillon final à une intégration réussie dans la société d’accueil. De cette façon, l’on se détourne de l’image d’un individu diminué et enraciné dans des processus d’assistanat pour permettre à l’acteur de déployer ses connaissances et ses aptitudes. Grâce au réseau, aux cercles d’échanges et aux cours de langue mis en œuvre par l’organisme, le nouvel arrivant aura davantage de clefs pour reconstruire un quotidien stabilisé. En œuvrant pour la mise en valeur du capital humain des arrivants dans la société d’accueil, SINGA tend à estomper les frontières symboliques inhérentes aux inégalités entre les établis et les autres. C’est un travail de fond qui replace l’acteur dans une perspective plus humaine, moins réductrice, et dans la prise en compte la globalité de son être.

Pour aller plus loin :

Fournier A., Godrie B., McAll C. (2014) « Vivre et survivre à domicile : le bien-être en cinq dimensions »

Article réalisé par : Mélissa Moriceau

Pour citer cet article :

Mélissa Moriceau, «L’accueil des réfugiés selon SINGA : Développer le lien social à l’ère du numérique», Le blog de la Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie, août 2016. URL : http://inegalitessociales.com/2016/08/01/laccueil-des-refugies-selon-singa-developper-le-lien-social-a-lere-du-numerique/

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