Être réfugié au Québec : le sort des communautés népalo-bhouthanaises

Être réfugié au Québec :  le sort des communautés népalo-bhouthanaises
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Comment vivent les réfugiés au Québec, et à quelles épreuves sont-ils confrontés? Alors que le Québec accueille aujourd’hui des milliers de réfugiés syriens, nous avons décidé de nous pencher sur le sort souvent oublié des réfugiés déjà présents parmi nous, en particulier celui des communautés népalo-bhoutanaises, qui sont arrivées ici il y a plusieurs années. Entre 2008 et 2013, le Québec avait accueilli plus d’un millier de réfugiés du Bhouthan, qui vivaient auparavant dans des camps. Mathieu Boisvert nous éclaire sur les expériences sociales de ces réfugiés népalo-bhoutanais en territoire québecois.

Mathieu Boisvert est directeur du Centre d’études et de recherche sur l’Inde, l’Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS). Depuis quelques années, il est impliqué auprès de ces communautés de réfugiés népalo-bhoutanais. Une de ses étudiantes, Béatrice Halsouet, a réalisé sa recherche de maîtrise et de doctorat en sciences des religions à l’UQAM sur la vie de ces réfugiés à Saint-Jérôme. Cette expérience les a menés jusqu’au Népal où ils ont eu l’occasion d’y demeurer trois semaines en compagnie des réfugiés dans les camps.

La question de la migration accentue et recompose les inégalités sociales. Dans un article récent intitulé « Les migrants pris au piège d ‘un monde injuste »,  Catherine Wihtol de Wenden indique que les migrants et les immigrants sont au cœur de plusieurs dimensions des inégalités sociales. Selon elle, la nationalité fait désormais partie des grands facteurs d’inégalités dans le monde, car le droit à la mobilité n’est pas le même pour tous. Dans les vingt dernières années, le droit de quitter son pays d’origine a augmenté, alors que les lois sur l’immigration sont beaucoup plus sévères et élitistes. Pour ceux et celles qui sont accueilli-es dans un pays étranger, les épreuves qu’ils-elles auront à vivre face aux inégalités sont bien loin d’être terminées (Withol de Wenden, 2015, p. 128-133). Elle identifie deux scénarios de migration possibles : forcé ou volontaire. Pour les réfugiés népalo-bhoutanais, la migration était forcée.

Tu as été amené à témoigner en 2013 sur ces communautés pour un dossier spécial dans le journal Le Devoir. Quelles sont selon toi les grandes inégalités auxquelles les réfugiés sont confrontés?

Ce sont avant tout des inégalités extracommunautaires, c’est-à-dire en dehors de la communauté elle-même. La question est délicate, car plusieurs facteurs contribuent à construire ces inégalités. Des facteurs dont la population québécoise ni cette population réfugiée  ne sont responsables : en premier lieu, le facteur de la langue. La majorité des népalo-bhoutanais ou des réfugiés qui arrivent ici n’étaient pas conscients qu’ils allaient devoir apprendre le français. Pour eux, c’est quelque chose qui a une incidence flagrante, parce que l’insertion est beaucoup plus difficile, tant professionnelle que scolaire, malgré les cours auxquels ils peuvent avoir accès. Il y a des cours de neuf mois pour apprendre le français pour une population adulte, alors que selon les régions dans lesquelles ils sont installés, les commissions scolaires vont offrir des formules différentes […] pour l’intégration des jeunes dans le milieu scolaire.

Dans la conférence que tu avais présentée avec Béatrice Halsouet en 2012 pour le CERUM , tu avais évoqué la barrière de la langue qui pouvait créer une forme d’inégalité, d’autant plus que certains sont analphabètes à leur arrivée . Tu avais par ailleurs souligné de grandes inégalités entre les âges et les générations : comment se déploient-elles?

Sur une période d’une dizaine d’années, cela se remarque beaucoup plus parce que les jeunes qui intègrent le milieu scolaire au Québec sont influencés par le monde de l’école. Les jeunes qu’ils côtoient deviennent leurs pairs, ils développent un sentiment d’appartenance avec une grande majorité d’entre eux, et la culture générique québécoise déteint sur les jeunes. Un clivage se crée alors entre l’identité du jeune qui se construit de par cette culture familiale népalaise-hindoue et une culture plutôt séculière ou laïque du monde de l’école. Cela crée une distance entre les parents et les jeunes. Ils ne sont pas exactement dans les mêmes univers. […] J’ai l’impression qu’il y a de grandes pressions sur la première génération, celle des parents, qui arrivent avec une compréhension de la culture québécoise et de la culture nord-américaine plus limitée. Ce sont deux univers culturels qui sont radicalement différents, parce qu’ils partent de camps de réfugiés : ils n’ont pas d’eau courante, ils n’ont pas d’électricité, il y a tout un nouvel habitus de vie qui se doit d’être acquis. C’est imposant pour eux.

Et par rapport aux conditions de vie, aux emplois ou à l’insertion sociale, est-ce que tu as perçu des épreuves particulières?

L’insertion sociale ou l’insertion professionnelle ici, ça passe beaucoup par le français. Si on ne maîtrise pas le français, c’est très difficile d’avoir un emploi dans les région à moins que ce soit un emploi exclusivement manuel, et encore! Ici, les gens sont défavorisés de par cette inhabilité à parler le français.

Et toi dans tout ça, qu’est-ce qui t’as le plus touché lors de tes rencontres?

C’est le fait qu’ils ont passé 20 ans dans des camps de réfugiés parce que ce sont des gens qui ont été en attente, pratiquement mis entre parenthèses pendant une période substantielle. Ils n’avaient pas le droit de travailler à l’extérieur du camp, alors ils ont développé des habiletés qu’ils mettaient en pratique dans le camp même, mais ils ne pouvaient pas vraiment pourvoir aux besoins de la famille […]. Il y a par exemple un Monsieur de 70 ans qui s’est rendu au centre d’emploi à Québec et qui a demandé à l’employée « moi je veux travailler »… Elle a tenté de lui expliquer que ce n’était plus le temps, que c’est le temps de la retraite. Lui, depuis l’âge de 50 ans, il était en attente, alors il voulait être actif socialement, professionnellement, contribuer à l’essor de la famille en territoire québécois.

Ce que je veux mettre en évidence ici, c’est que cette période de 20 ans d’inactivité à l’intérieur des camps a permis, je pense, pour la grande majorité des résidents des camps, de faire le deuil du traumatisme qu’ils ont vécu. Alors que plusieurs réfugiés qui arrivent ici 1 an, 2 ans après le départ initial de leur village natal ou de leur pays sont encore en crises. Leurs besoins premiers c’est de régler ce traumatisme, alors que pour les Népalo-bhoutanais, ils sont à une autre étape.

As -tu observé d’autres inégalités en fonction de la mobilité des réfugiés népalo-bhoutanais?

Il me semble que les processus prémigratoires qui se passent à l’intérieur des camps de réfugiés sont extrêmement lourds. Ils sont régis par les lois des pays qui vont accueillir, mais aussi gérés sur place par des organismes, des ONG. Dans les camps de réfugiés népalo-bhoutanais, c’est l’Organisation internationale pour les migrations (IOM) qui doit filtrer ces réfugiés. Il y a toute une enquête policière qui est faite également, des enquêtes par rapport au passé médical de l’individu, ainsi que la situation médicale présente. Or, j’ai l’impression qu’il y a un resserrement  de la part des pays autres, ceux qui vont accueillir. L’offre d’acceptation se rétrécit et l’offre d’ « exportation », elle, augmente. Il y a comme un débalancement qui est en train de se créer.

Et les femmes dans les communautés, dans les camps de réfugiés ou au Québec, quelle est leur position? Que vivent-elles?

Je pense que c’est très différent dans les camps de réfugiés et au Québec. Les contextes ne sont vraiment pas les mêmes. Il faut comprendre aussi qu’on est à l’intérieur d’une culture qui est extrêmement traditionnelle […]. Il s’agit d’un hindouisme qui s’insère dans une ruralité, et qui véhicule des valeurs traditionnelles, avec une vision du rôle de la femme liée à la sphère domestique.

Ici, en contexte québécois, on voit qu’il y a beaucoup d’emphase sur l’éducation, et les jeunes filles deviennent éduquées. […] On assiste alors à une transformation du rôle des jeunes filles et de la transmission des valeurs.

Par rapport à ces premières générations, les femmes vont-elles sur le marché du travail?

Oui, généralement c’est le cas, parce qu’ils n’ont pas assez pour vivre. Pour la première année, les  réfugiés et les familles reçoivent de l’aide sociale, mais même là ce n’est pas suffisant. Dès la deuxième année, ils doivent aller chercher un revenu permanent.

Quel est le type d’emploi qu’ils occupent habituellement, femmes et hommes confondu-es?

Cela varie beaucoup, mais ce sont des emplois qui sont au bas de l’échelle: travailler pour placer des choses sur les étagères, être caissière ou caissier, etc. Mais avec la génération 1.5, ceux qui sont nés sur les camps et qui apprennent le français, cela va changer.

En conclusion, selon toi, qu’est-ce qui devrait être fait pour soutenir ou aider actuellement les communautés népalo-bhoutanaise?

Je pense que le principal problème, c’est le français. C’est le nerf de la guerre. Pour qu’il y ait une bonne intégration, il faut qu’ils puissent parler français convenablement. Certains vont dire que c’est un devoir de parler français au Québec, mais avant que le devoir puisse être imposé, il y a avant tout un droit. Et c’est là-dessus qu’on doit miser. C’est le droit à l’éducation, le droit de pouvoir apprendre cette langue. Cela exige, bien entendu, de pouvoir injecter des sommes pour pouvoir construire ces infrastructures, qui vont permettre aux gens d’avoir les habilités d’interagir avec les populations locales.

Référence : Catherine Withol de Wenden, « Les migrants pris au piège d ‘un monde injuste », in Badie, Bertrand et Vidal, Dominique, éd. 2015. Un monde d’inégalités. L’état du monde 2016. Paris: Découverte, p. 128-133

Pour en savoir plus:

Boisvert, Mathieu et Halsouet, Béatrice (2012). « Des réfugiés bhoutanais dans votre ville : Conséquence d’un certain Bonheur national brut ». Conférence pour le Centre d’Étude des Religions de l’Université de Montréal. https://www.youtube.com/watch?time_continue=4703&v=1gzOZ9uypX4

Halsouet, Béatrice (2012). « Ethnicité et religion : le cas de réfugiés Lhotsampa réinstallés à Saint-Jérôme, au Québec » Mémoire. Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Maîtrise en sciences des religions.

Porter, Isabelle (2013). « Des réfugiés déracinés des camps ». Le Devoir. http://www.ledevoir.com/politique/ville-de-quebec/371225/des-refugies-deracines-des-camps.

Porter, Isabelle (2013). « Lacunes et confusion dans l’accueil des réfugiés ». Le Devoir. http://www.ledevoir.com/politique/ville-de-quebec/371240/nepalais-3#.

Porter, Isabelle (2013). « Quel avenir pour les 1000 Népalais de Québec? » Le Devoir. http://www.ledevoir.com/politique/ville-de-quebec/371153/quel-avenir-pour-les-1000-nepalais-de-quebec.

 

Article réalisé par : Isabelle Chiasson-Leveque 

Pour citer cet article :

Isabelle Chiasson Lévesque, «Être refugié au Québec : le sort des communautés népalo-bouthanaises», Le blog de la Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie, avril 2016. URL : http://inegalitessociales.com/2016/04/19/etre-refugie-au-quebec-le-sort-des-communautes-nepalo-bouthanaises/

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