« Occupy the Farm » : La ferme urbaine, outil de lutte contre l’insécurité alimentaire ?

« Occupy the Farm » : La ferme urbaine, outil de lutte contre l’insécurité alimentaire ?
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OccupyTheFarmLe 22 avril 2012 fut un jour de la Terre marquant pour la région de la Bay de San Francisco, et un exemple de l’entrelacement désormais complexe entre certaines crises sociales, environnementales, politiques et économiques. Cette région fut le théâtre d’un important mouvement citoyen et pacifique de désobéissance civile. Son enjeu principal? Changer le sort d’un terrain de l’Université de Californie à Berkeley, et ainsi empêcher sa vente à des intérêts privés qui le destinaient à la construction de condos, d’un centre de personnes âgées et d’un centre d’achat. Sorti en 2014, initié par Todd Darling, le documentaire « Occupy the Farm » revient sur le déroulement et les enjeux de ce mouvement de type « grassroots ».  La principale motivation de l’auteur : rendre compte de ce qu’il considère comme une nouvelle forme d’activisme au 21e siècle[1]. En s’appuyant sur les évènements ayant conduit à la naissance de cette ferme urbaine dans la ville de Berkeley, je voudrais, dans cet article, interroger les liens entre ce type d’initiatives et le contexte de crise alimentaire auquel font face les États-Unis d’aujourd’hui, ainsi que celui de l’émergence d’un «Food Movement » à une échelle globalisée. Cette clé d’entrée a pour but de mettre en lumière l’existence, face aux dynamiques actuelles du capitalisme, d’un phénomène de dégradation accélérée de certaines villes, soumises conjointement à l’accentuation des inégalités sociales, à la détérioration des conditions environnementales, et à une profonde mise à l’épreuve de la démocratie.

La naissance difficile d’une ferme urbaine communautaire

occupythefarm3Située en plein cœur d’un quartier populaire de Berkeley convoité par des promoteurs privés, cette parcelle de terrain nommé « Gill Tract » représentait beaucoup pour les habitants de la région. Depuis 1928, ces 14 acres de terre furent longtemps utilisées afin de développer la recherche agricole, dont les retombées bénéficiaient directement à la communauté de Berkeley et à ses environs. De nos jours, l’Université de Californie, tout comme la majorité des Universités aux États-Unis, a perdu une grande part de son financement public et se voit contrainte de se tourner davantage vers les intérêts privés, afin de financer ses activités. C’est ainsi que depuis les années 1990, les travaux scientifiques conduits sur la terre de la Gill Tract ne servaient plus qu’à la recherche sur des plants transgéniques, dont les brevets étaient ensuite vendus à des corporations privées, telles que Monsanto. Cette parcelle de terre constitue donc aujourd’hui le dernier terrain agricole cultivable d’envergure, dans une région s’étant fortement urbanisée depuis.

À l’aube du 22 avril 2012, quelques centaines de « fermiers urbains », composés d’anciens étudiants et de professeurs de l’UC de Berkeley, ainsi que de quelques citoyens locaux, occupèrent cette parcelle de terre pendant plusieurs semaines. Sans aucun financement de la part d’organisations, ces citoyens engagés plantèrent d’abord leur tente, puis s’armèrent de rotoculteurs, de graines, de forces physiques et de bonne volonté afin de redonner vie à la ferme du Gill Tract et lui redonner sa place au sein de la communauté. Le documentaire « Occupy the farm » tente ainsi de présenter un moment de confrontation entre trois visions bien différentes qui s’opposèrent alors quant à l’utilisation de ces 14 acres de terre en plein centre urbain : une première perspective vise à le transformer en site éducatif permettant l’enseignement de l’agriculture urbaine soutenable à la population locale ; une autre se destine à en faire un site de construction pour des condos et un centre d’achat ; une dernière perspective défend le maintien d’un terrain de recherche pour le développement de brevets sur de nouveaux spécimens génétiquement modifiés.

L’occupation du Gill Tract par les activistes ne fut pas sans incident. Après quelques semaines, les militants furent chassés du site par les autorités, et durent se tourner vers les audiences publiques de la ville afin de tenter d’arrêter les procédures permettant un changement de zonage du Gill Tract. Même si ce changement de zonage fut au final adopté par le Conseil de la ville, la persévérance des militants ne fut pas vaine. Les dirigeants de l’UC de Berkeley changèrent d’avis et abandonnèrent le projet de vente de la Gill Tract suite à deux évènements importants. D’abord, devant l’opposition continue des militants qui réussirent à obtenir un nombre suffisant de signatures de la part de la population locale, afin d’exiger la tenue d’un référendum sur la question du changement de zonage. De plus, le mouvement obtint l’appui de l’entreprise Whole Food Market qui cessa son entente commerciale avec l’UC de Berkeley le 12 septembre 2012 afin de signifier son désaccord envers les décisions économiques de celle-ci.

Ainsi, devant la forte opposition de la population locale et la perte d’un partenaire économique important, l’UC de Berkeley décida de renoncer à la vente du Gill Tract, ce qui donna par la suite naissance à un projet de collaboration entre l’Université et le milieu communautaire. Par conséquent, depuis le 13 octobre 2013, la Gill Tract est maintenant devenue une ferme urbaine suivant un modèle de cogestion entre la communauté locale et l’institution universitaire. Cette forme de gouvernance décentralisée s’est ainsi donnée pour rôle prioritaire de se pencher sur les questions de souveraineté et de justice alimentaire, de poursuivre la recherche d’innovation en matière d’agriculture urbaine écologiquement soutenable, ainsi que de transmettre ce savoir à la population locale[2].

L’agriculture urbaine : outil d’un « Food Movement » global ?

occupy the farm2Un lien semble exister entre le développement des fermes urbaines et le « Food Movement » actuellement en cours dans la plupart des pays industrialisés.[3] En effet, l’agriculture urbaine, telle que vécue dans la ville de Berkeley, va de pair avec la volonté de manger une alimentation biologique et locale tout en rejetant un système alimentaire industrialisé considéré comme injuste et nocif pour l’environnement. Toutefois, l’agriculture urbaine peut se distinguer du « Food Movement » par sa relation plus directe avec l’insécurité alimentaire vécue au niveau local. En général, le « Food Movement » s’oppose certes à l’injustice alimentaire et aux inégalités systémiques, mais il semble y avoir présence de deux modèles de mobilisations distinctes au sein du même mouvement :  l’un se caractérise davantage par des luttes contestataires environnementales et comporte une base militante issue majoritairement d’une population blanche, alors que l’autre se caractérise par des pratiques d’alternatives alimentaires, telles que l’agriculture urbaine, ciblant davantage la justice alimentaire des populations locales hétérogènes défavorisées[4].

Il est important de noter que l’adoption d’une pratique d’achat d’aliments biologiques et équitables n’est pour l’instant accessible qu’à une certaine tranche de la population plutôt aisée. Les inquiétudes de justice alimentaire au sein du mouvement contestataire se focalisent en partie sur l’exploitation injuste des agriculteurs des pays du Sud par l’industrie agroalimentaire, mais évoque plus rarement le droit de toute personne de bénéficier d’une alimentation saine et de qualité. Nous voyons d’ailleurs l’essor des épiceries biologiques et des kiosques de fermes locales s’installer progressivement dans certains quartiers des villes afin de répondre à cette nouvelle demande alimentaire provenant de la classe moyenne. Toutefois, cette alimentation biologique et équitable n’est souvent pas accessible localement aux personnes à faible revenu résidant dans des villes comme celle de Berkeley, occultant les personnes plus démunies ou en retrait du système économique. Après avoir payé leur loyer, ceux-ci peuvent se retrouver avec un budget très limité pour la nourriture : des travaux montrent que malgré la présence d’une conscience environnementale et d’une connaissance de l’impact que peut avoir la qualité de l’alimentation sur leur santé, le choix le plus efficace reste tout de même la nourriture de type industrialisée ou « fast food », car elle satisfait la faim à un moindre coût[5].

Une Amérique en temps de crise alimentaire ?

Il est important de souligner que l’insécurité alimentaire est une réalité bien présente sur le territoire américain. Cette insécurité alimentaire va bien entendu de pair avec le fait que parmi les pays de l’OCDE, c’est aux États-Unis que l’on trouve la plus grande inégalité dans la répartition des richesses, soit le plus grand écart entre les revenus des ménages[6]. D’ailleurs, en 2010, on estimait que 55 % de la population américaine aurait eu un ou plusieurs épisodes périodiques d’insuffisance alimentaire au cours de l’année, alors que 22 % auraient vécu l’insécurité alimentaire de façon persistante ou fréquente.[7] La région de la Bay de San Francisco, dans laquelle se situe la ville de Berkeley, a vu ses loyers augmenter à une très grande vitesse, accentuant ainsi davantage la pression économique sur les ménages. À titre d’exemple, le prix médian d’un appartement a une chambre a bondi de 33 % dans les 24 mois entre septembre 2011 et septembre 2013 dans la ville d’Oakland, à quelques kilomètres seulement de la ville de Berkeley[8]. Certains suggèrent que l’explosion du prix des loyers dans la région de la Bay de San Francisco s’explique par la croissance fulgurante de l’économie locale durant les dernières années, suite à l’arrivée massive d’employés spécialisés à revenu élevé travaillant dans la Silicon Valley[9]. De plus, on peut se questionner sur le rôle qu’auront joué les politiques « néolibérales » sur le processus de gentrification des quartiers populaires et sur l’appauvrissement de la population dans la région de la Bay de San Francisco. Toutefois, l’analyse des impacts de la dérèglementation des marchés économiques et de la privatisation de certains secteurs publics invite à une investigation approfondie.

À la recherche d’une alternative

Il est donc intéressant de noter que l’agriculture urbaine semble être un phénomène en grande progression dans les populations urbaines défavorisées de l’ensemble des États-Unis, et qu’elle tente de contrer avant tout l’insécurité alimentaire des citoyens en leur permettant de cultiver eux-mêmes des aliments biologiques. La ville de Detroit, qui est l’une des villes les plus pauvres des États-Unis, est d’ailleurs présentée comme l’avant-garde de ce mouvement d’agriculture urbaine[10].

Vu sous cet angle, le développement du mouvement d’agriculture urbaine vient répondre à un besoin de solutions alternatives, qui puissent répondre à la fois aux questions de sécurité et de justice alimentaires des populations urbaines plus défavorisées, et aux enjeux environnementaux. Cette agriculture apporte certes de la nourriture biologique et saine à la communauté locale, mais elle participe également à une forme de réappropriation du territoire urbain par cette même communauté. Dans le sillage de cette initiative, on peut s’interroger à l’avenir sur la décision de vendre à des intérêts privés une terre agricole appartenant à une institution sociale, quand les communautés locales vivent une situation d’insécurité alimentaire. Selon le professeur Miguel Altieri de l’UC a Berkley, une étude récente dénotait la présence de 12 000 acres de terre abandonnées dans la ville voisine d’Oakland, ce qui permettrait de nourrir 400 000 personnes à raison de 100 lb de nourriture par personne par année si ces espaces étaient transformés en fermes urbaines[11]. Il sera intéressant de voir comment l’organisation des communautés et la pratique de l’agriculture urbaine évolueront dans un avenir proche, face aux changements climatiques, au creusement actuel des inégalités et à la pénurie à venir de pétrole.

[1]Pour plus d’informations sur le film ou pour le visionnement, voir le site officiel du documentaire:  http://occupythefarmfilm.com/about

[2] Gill Tract, site web : https://gilltractfarm.wordpress.com/about/

[3] Smith, Carol. (2009), « Growing Food Movement », Site internet United Nations University, https://ourworld.unu.edu/en/growing-food-movements sur

[4] Paddeu, F. (2015). « De la crise urbaine à la réappropriation du territoire. Mobilisations civiques pour la justice environnementale et alimentaire dans les quartiers défavorisés de Detroit et du Bronx à New York », Doctoral dissertation, Université Paris 4 Sorbonne.

[5] Whittle, Henry J., et al.,« Food insecurity, chronic illness, and gentrification in the San Francisco Bay Area: an example of structural violence in United States public policy. » Social Science & Medicine 143 (2015) : 154-161.

[6] Piketty, T., & Saez, E. « Inequality in the long run ». Science, 344(6186), (2014), 838-843.

[7] Nord, Mark. « To What Extent is Food Insecurity in US Households Frequent or Persistent? », Journal of Hunger & Environmental Nutrition, 8:2, (2013) , 109-127, DOI : 10.1080/19320248.2013.786665

[8] Whittle, Henry J., et al, Loc. Cit

[9] Whittle, Henry J., et al, Loc. Cit

[10] Paddeu, Flaminia., « L’agriculture urbaine à Detroit : un enjeu de production alimentaire en temps de crise ? », Pour 2014/4 (N° 224), p. 89-99. DOI 10.3917/pour.224.0089

[11] Darling, Todd. « Occupy the farm », (2014), Documentaire, http://occupythefarmfilm.com/

 

Pour citer cet article :

Véronique Gagné, «« Occupy the Farm » : La ferme urbaine, outil de lutte contre l’insécurité alimentaire ? », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, janvier 2017.

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