Mafalda, le West : une enquête itinérante sur les jeunes et la colère sociale

Mafalda, le West : une enquête itinérante sur les jeunes et la colère sociale

Par Cécile Van de Velde et Julie Richard

Mafalda : une longue histoire

Elle s’appelle Mafalda le West : c’est une camionnette aménagée, équipée d’un studio de radio mobile. Elle vient d’arriver à Saint-Anne des Monts, en Gaspésie, pour la première escale d’une enquête itinérante sur les jeunes et la colère sociale. Pendant toute une année -si la pandémie le permet-, elle va parcourir divers territoires au Québec et en Ontario, en milieu rural et urbain, pour recueillir la parole des jeunes en situation d’éloignement des études et de l’emploi.

Cette caravane citoyenne a commencé à œuvrer auprès des jeunes en 2010. Inspirée par le Wapikoni mobile de la cinéaste Manon Barbeau, elle a été mise sur pied par une équipe guidée par Julie Richard, qui réalise actuellement une thèse sur la participation politique des jeunes en milieu rural.  Julie était alors coordonnatrice d’un organisme communautaire dédié au développement de la jeunesse dans le territoire de Charlevoix, à l’Est de la ville de Québec. La camionnette aménagée permettait d’appuyer la pratique du travail de rue et ainsi de rencontrer des jeunes ayant habituellement peu accès aux services sociaux : l’ambition était de leur offrir une voix et de favoriser leur engagement social et communautaire en proposant différents moyens d’expression, en particulier la radio. En collaboration avec plusieurs organismes jeunesse du territoire de Charlevoix ainsi qu’avec le réseau de la santé et des services sociaux, Mafalda s’est impliquée dans de multiples projets de développement local jusqu’en 2015.

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Saisir les dynamiques de la colère sociale

Après 5 ans de pause, Mafalda reprend désormais du service : nous la mobilisons aujourd’hui pour notre recherche sur les jeunes et la colère sociale au Québec et en Ontario.  Notre équipe se compose de Cécile Van de Velde, Marco Alberio, Leila Benhadjoudja, et Stéphanie Garneau, ainsi que de plusieurs jeunes chercheurs, Julie Richard, Quentin Guatieri, Krystal Tennessee – d’autres vont se joindre prochainement au projet.

Notre objectif général est de rendre compte des racines et des dynamiques de la colère sociale au sein des jeunes générations, et de mieux cerner ses liens avec l’expérience concrète des inégalités. La colère sociale est une expérience émotionnelle qui a la particularité de s’adresser non pas à un « autrui » identifié, mais à un groupe, une institution ou une entité sociale. Cette recherche aboutira à une théorisation de cette émotion, afin de donner une grille de lecture de ses principaux fondements, de ses cibles et de ses effets sur les comportements politiques.

Ce projet est le fruit d’un long intérêt pour la question de la colère sociale, qui a émergé dès 2011. Il vient prolonger une enquête comparative internationale, coordonnée par Cécile Van de Velde, sur les formes de la colère sociale au sein des jeunes générations conduite à Montréal, Paris, Madrid, Santiago du Chili, et Hong-Kong. Or, il est vite apparu qu’au-delà des « colères » les plus apparentes et collectives -les protestations sociales-, il fallait aussi prendre en considération la montée des colères individualisées et silencieuses, non canalisées par les mouvements sociaux, et ciblées contre certaines institutions sociales, contre la société dans son ensemble ou -le plus souvent- le « système ». La nécessité s’est imposée de renouveler les méthodes et d’initier une enquête destinée à mieux comprendre ces colères silencieuses, difficilement repérables et quantifiables, mais dont les effets individuels, sociaux et politiques sont majeurs. 

Une enquête comparative et participative

Pour mieux appréhender ces formes souterraines de la colère, nous proposons une enquête comparative ciblée sur une population juvénile qui se distingue par un fort taux d’abstention électorale : les jeunes en situation d’éloignement des études et de l’emploi. L’originalité de la démarche est d’explorer ces expériences de colère sociale non pas ex-post dans des comportements politiques avérés (comme le vote ou les mouvements sociaux), mais en amont, au sein même des parcours de vie. Elle vise à répondre aux questions suivantes : pourquoi et comment en vient-on à porter une colère contre un autre groupe social, une institution ou la société? Sous quelles formes se manifeste-t-elle dans les existences? Et que devient-elle au niveau politique? A l’instar d’autres émotions sociales, la colère est ici approchée comme une émotion fortement « dynamique », afin de mieux comprendre les liens qui existent entre l’expérience de certaines épreuves sociales, la frustration, le sentiment d’injustice… et la colère. Dans le contexte actuel, il s’agira notamment de saisir dans quelle mesure les effets de la pandémie de Covid 19 attisent -ou non- le sentiment de colère sociale au sein de ces jeunes générations.

Nous allons nous attarder en particulier sur 4 sites : Montréal et la région de la Haute-Gaspésie -un territoire fortement dévitalisé- au Québec, ainsi que Toronto et la région de Sudbury en Ontario. L’enquête se destine particulièrement aux jeunes de 18 à 30 ans. Sur chaque site, nous leur proposons plusieurs modes de prise de parole : les récits de vie, et pour ceux qui le souhaitent, un atelier autour de la construction collective d’une émission radio sous forme de podcast. Cette démarche participative répond également à l’objet même de la colère, car nos résultats précédents ont souligné la nécessité de favoriser une parole parfois difficile. Nous prévoyons également un temps de partage et de réflexion collective autour de ces témoignages avec les partenaires concernés par la jeunesse sur ces différents sites. Le recrutement a lieu à la fois par l’intermédiaire d’organismes sociaux, mais aussi directement dans les espaces publics, selon un dispositif itinérant rendu possible par la camionnette. Le projet vient de recevoir l’approbation éthique : nous engageons désormais l’enquête du terrain. Les escales de Mafalda seront relatées sur la page suivante : https://www.facebook.com/Mafalda-Le-West-134261626596532, et nous évoquerons les premiers résultats de l’enquête sur ce site.

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Cécile Van De Velde

Je suis Cécile Van de Velde, sociologue et titulaire de la Chaire de Recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie. Dans mes différentes enquêtes, plusieurs sujets me tiennent à cœur : le sort de la jeunesse, les mutations des âges de la vie, l’évolution des rapports entre générations, ou encore les différentes expériences de la solitude et de l’isolement à différents moments de la vie. Je m’intéresse à ces sujets en comparaison internationale, afin de mieux saisir les dimensions de nos parcours de vie qui convergent au delà des frontières, mais aussi ce qui les différencie, entre les sociétés, les sexes, les milieux sociaux ou les âges. Avec cette approche, je tente de répondre à une interrogation de fond : comment les politiques publiques structurent l’évolution de nos parcours de vie et leurs inégalités depuis la crise? Sur ces questions, j’ai écrit plusieurs articles, chapitres et ouvrages (vous en trouverez la liste ici), dont « Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe » (2008), et « Sociologie des âges de la vie » (2015). Je finalise actuellement une recherche sur les « colères » du XXIème siècle et leur signification sociale, en comparant notamment quatre mouvements sociaux de jeunesse, qui ont eu lieu ces dernières années à Madrid, Montréal, Santiago du Chili et Hong-Kong. Mon objectif est de mieux repérer les nouvelles tensions dans les parcours des jeunes générations depuis la crise, et j’aurai l’occasion d’y revenir au sein de ce blogue.