« We’re still here » : à l’écoute des inaudibles

« We’re still here » :  à l’écoute des inaudibles
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Compte-rendu de Jennifer M. Silva, We’re still here. Pain and politics in the Heart of America, Oxford, University Press, 2019

Dans son précédent ouvrage, Coming up short (2013), Jennifer M. Silva rendait compte de la manière avec laquelle les jeunes Américain.e.s issu.e.s de la classe ouvrière donnent désormais sens à leur transition vers l’âge adulte. En évoquant une « privatisation du bonheur », la sociologue y décrivait une jeunesse fortement imprégnée de la culture de la responsabilité individuelle, intériorisant ce qu’ils et elles représentent comme leurs échecs personnels, et estimant devoir s’en sortir seuls. Cette jeunesse se voit en quelque sorte contrainte sorte de réinventer l’âge adulte dans une quête thérapeutique et identitaire : les rites de passages autrefois symbolisés par l’insertion sur le marché du travail ou le départ du foyer familial, sans avoir disparus, répondraient désormais davantage à une recherche d’équilibre émotionnel.

Dans son nouvel ouvrage We’re still here. Pain and policitics in the Heart of America, Jennifer Silva cherche à comprendre de quelle manière le rêve américain est vécu et surtout ressenti par celles et ceux qui sont présentés comme les grands perdants de cette compétition sociale. L’enquête repose sur une ethnographie de deux années dans des comtés ruraux du sud de la Pennsylvanie, appelés fictivement Coal Brook par l’auteure. Ces territoires se caractérisent par une chute de l’industrie du charbon, autrefois principale pourvoyeuse d’emplois. En s’appuyant sur 67 récits de vie effectués avec des personnes issues la classe ouvrière[1] américaine, l’idée centrale de l’auteure est de montrer qu’à travers les émotions exprimées par les individus, émergent des idées politiques qui ne sont traditionnellement pas considérées comme telles. En d’autres termes, la pauvreté, la douleur ressentie (émotionnelle mais parfois aussi physique) et le manque d’opportunités influencent la manière qu’ont ces personnes de concevoir la politique et leurs comportements politiques. Cette enquête démontre ainsi de quelle manière ces individus connectent leurs difficultés, espoirs et craintes à leurs idées et comportements politiques.  En d’autres termes, Jennifer M. Silva se concentre sur les histoires de vies de ces familles et montre comment elles construisent un sens à leur souffrance, qui va forger leurs identités politiques.

Cette enquête, publiée avant la récente résurgence du mouvement Black Lives Matter, s’insère dans un contexte politique, médiatique, mais aussi académique mettant régulièrement en avant le supposé manque de participation politique des franges les plus défavorisées de la population américaine. « Désintérêt », « défection », « populisme », plusieurs termes reviennent de façon récurrente pour qualifier leur rapport au politique. Dès le début de son ouvrage, l’auteure confirme que les groupes sociaux pauvres et peu diplômés sont moins enclins à voter, à faire partie d’une organisation civique ou politique, ou à offrir des dons pour les campagnes électorales. Cependant, à rebours de l’idée reçue présentant ces individus comme politiquement apathiques, Jennifer Silva montre qu’ils expriment une distance critique envers le système économique, sont très conscients des inégalités et pointent l’incapacité -tout comme le manque de volonté- des politiciens à améliorer leurs situations. L’auteure propose ainsi une lecture de la politisation dépassant le cadre traditionnel d’analyse par le vote ou l’engagement formel.

Après une introduction et un premier chapitre présentant le contexte et le cadre général de l’enquête, les chapitres 2 et 4 se concentrent respectivement sur l’expérience des hommes blancs et noirs tandis que les chapitres 3 et 5 se focalisent sur les femmes blanches pour l’un, noires et latinas pour l’autre.

La montée de l’idéologie néo-libérale depuis la fin des années 70 a eu pour conséquence un effacement progressif des filets sociaux. Le manque de confiance envers les politiciens, la nette baisse d’influence des syndicats des « cols bleus » et l’instabilité des lieux traditionnels de socialisation de ces territoires (famille, église, clubs de socialisation) ont forcé ces personnes à adopter des stratégies d’individualisation afin de rendre leur souffrance supportable (p.3). La mise en récit du triomphe sur les peines endurées et des efforts déployés face aux épreuves de la vie participe à la construction de leur identité et influence leurs opinions politiques. Ce phénomène d’individualisation, déjà souligné par plusieurs travaux (Lamont, 2002 ; Duvoux, 2013), est un aspect fondamental pour comprendre les liens entre émotions et idées politiques.

Bien que les orientations politiques (dans le sens Républicain-Démocrate) des enquêtés soient variées, une majorité des individus interrogés soutiennent Donald Trump à l’élection présidentielle (pour les personnes qui pensent voter). L’appui de personnes en grande difficulté financière à un défenseur du libre marché, de la responsabilité individuelle, de la méritocratie et chef de fil d’un parti peu porté sur les politiques sociales a de quoi surprendre au premier abord. Récemment, quelques recherches ont tenté de comprendre ce que Thomas Frank (2013 ; 2018) a appelé le « grand paradoxe » : pourquoi des individus pauvres soutiennent des partis proposant des politiques économiques et sociales qui leur nuisent ? Pour quelles raisons les classes populaires de certains États historiquement démocrates soutiennent dorénavant les Républicains ? Pour résumer, les conservateurs ont selon Thomas Frank réussi à capter la frustration des classes moyennes et pauvres blanches américaines en faisant passer les valeurs culturelles avant les intérêts économiques. L’avènement de l’économie de la connaissance a profité aux diplômés universitaires mais beaucoup coûté aux travailleurs moins diplômés et manuels. Le parti démocrate, autrefois allié de la cause des travailleurs, s’est détaché de la classe ouvrière et a progressivement été perçu comme une formation politique méprisante adaptée à des populations urbaines déconnectées des préoccupations et des conditions de vie des plus pauvres en milieu rural. D’autres enquêtes ethnographiques en milieu rural et défavorisé américain (Hochschild, 2016 ; Gest, 2016; Wuthnow, 2018) ont rendu compte du sentiment d’un honneur perdu au sein de la classe ouvrière.

Sans contredire les thèses et arguments développés par ces enquêtes, Jennifer Silva cherche à s’éloigner de l’idée que la classe ouvrière américaine agirait contre son propre intérêt. Car, nous dit la sociologue, comprendre « l’intérêt » de ces individus nécessite d’abord de comprendre de quelle manière ces derniers se le représentent eux-mêmes, plutôt que de considérer les intérêts comme une notion prédéterminée et évidente. Juger d’emblée d’un comportement politique « paradoxal » fait courir le risque de prédéterminer l’irrationalité des attitudes politiques des personnes en situation de pauvreté, et ce en opposition à la rationalité supposée de celui ou celle qui les analyse. C’est pourquoi il est nécessaire de connaître leurs histoires de vie et de comprendre de quelle manière elles s’agencent avec leurs opinions et comportements politiques.

Or, ce qui apparaît comme un paradoxe pour l’observateur extérieur raisonne comme un choix cohérent pour les principaux intéressés : estimant que les politiciens sont corrompus et n’agissent que pour leur intérêt personnel, certains décident d’offrir leur vote à un milliardaire qui selon eux n’est pas dépendant de l’intérêt des donateurs de campagnes. Tout au long de l’ouvrage, le thème de la corruption revient de manière très récurrente. Si les politiciens (gouvernement, membres du congrès, élus locaux) sont particulièrement visés, c’est tout un système (banque, gouvernement, lobbies) qui est accusé d’être au service de leurs propres intérêts au détriment des pauvres. Il arrive fréquemment que les personnes ayant affirmé leur préférence pour Donald Trump indiquent que leur second choix est Bernie Sanders, candidat à l’extrême opposé de Trump, en parlant avec enthousiasme de son programme de santé universelle. Les choix politiques ne semblent ainsi pas dictés par une allégeance à un parti et son idéologie et à un système de pensée structuré. Sans que leurs influences soient nulles, les partis politiques et les organisations syndicales auraient un rôle de moins en moins structurant dans la socialisation politique. Les individus sont donc moins fidèles aux partis politiques, et les idéaux d’émancipation se sont peu à peu détachés des idéologies portées par les formations politiques constituées : le vote est ainsi davantage volatile qu’auparavant.

Au milieu du 20e siècle le secteur manufacturier offrait emplois et salaires stables et le gouvernement, en imposant des barrières commerciales, des tarifs sur la concurrence et une législation davantage favorable à des syndicats étrangère garantissait une certaine stabilité. Les risques, ou conséquences, du capitalisme moderne (maladie, chômage, accidents de travail) étaient envisagés comme des problèmes sociaux contre lesquels l’État avait le devoir d’offrir une protection. La montée en puissance du néolibéralisme du début des années 80 a changé la donne : le gouvernement assure dorénavant assurer la libre circulation des capitaux tandis que les risques sont maintenant endossés par les individus eux-mêmes et leurs familles. Les politiques d’aides sociales se sont progressivement caractérisées par leur conditionnalité, créant une distinction entre pauvres méritants et non méritants et accentuant la stigmatisation envers les bénéficiaires des programmes d’aide sociale (indemnités chômages, coupons alimentaires, etc.).  Le modèle d’un emploi stable et accessible promettant l’accès à la classe moyenne américaine a été  fortement affecté par la pénurie d’opportunités et l’instabilité croissante des parcours de vie, comme en témoignent les propos d’un des enquêtés :

« My generation, I had it pretty well made. You could do what you wanted to do. I want to paint, I’ll be a painter. There was opportunity. Now where’s the opportunity? They hand out the opportunity! Do you know what I mean? What would you rather do, work or go fishing and get the same amount of money? Well, I think I’ll take the fishing » (Antonio, p.22).

Les enquêtés Roger et Brenda Adams offrent une autre illustration de la manière dont les (res)sentiments et la souffrance -aussi bien physique que psychologique dans leur cas- construisent les idées politiques et leur vision du rêve américain. Malgré des diagnostics de diabètes, d’insuffisances cardiaques pour lui et de scolioses, d’hypothyroïdie et de stress post-traumatiques suite au décès de leur enfant pour elle, le couple n’a jamais obtenu d’assistance médicale malgré leur demande. En dépit de son affiliation de toujours au parti démocrate, Roger affirme détester Hilary Clinton et jure ne plus jamais voter. Il reproche au parti démocrate de ne plus supporter et aider les familles pauvres comme il le faisait avant. Plus précisément, Roger reproche aux démocrates de pas aider les bonnes personnes : « I think it’s dying » (le rêve américain). “I really do. I mean for some people, I think for the refugees, I think it’s alive. I think for anybody living here, it’s dying.”

Cette distinction entre les pauvres méritants et non méritants exprimée par des personnes pauvres elles-mêmes est l’une des clés de compréhension des ressentiments et opinions politique des résidents de Coal Brook. Le manque d’opportunités d’emplois couplé à l’élargissement des protections sociales et économiques à des personnes jusqu’ici exclues (afro-américains, femmes et autres immigrants) ont créé une frustration chez les travailleurs, démocrates ou républicains. Les propos recueillis par Silva font ici écho à ceux récoltés Arlie Russell Hochschild dans son ouvrage Strangers in Their Own Land: Anger and Mourning on the American Right (2016) : l’auteure y décrit le ressentiment formulé par les résidents d’une petite ville de Louisiane envers les line cutters, qui leur « passent devant » sur le chemin du rêve américain sans faire les sacrifices qu’eux ont fait.

Alors que jusqu’ici les travailleurs considéraient leurs intérêts et ceux de l’establishment démocrate liés, la classe ouvrière blanche américaine a eu le sentiment que le gouvernement agissait contre eux au profit de groupes sociaux jugés moins méritants. L’auteure rappelle que cela n’a pas toujours été le cas. Elle fait notamment référence à l’étude de Robert Lane (1959) qui, au cours d’une ethnographie dans une petite ville rurale de L’Est des États-Unis, a enquêté sur les croyances politiques de la classe ouvrière américaine. Lane y brossait le portrait d’individus convaincus de l’efficacité du système politique et économique, et persuadés que le gouvernement agissait pour leur intérêt. Le « nous » était largement mis en avant et source de fierté, d’estime de soi et de solidarité. Silva affirme que les personnes de sa propre enquête correspondant au profil de ceux interrogés par Lane à son époque sont presque inexistants. Ces individus, de profils pourtant très différents, démontrent tous un manque de confiance envers les institutions qui seraient a priori les relais nécessaires pour porter leurs problèmes individuels vers des actions collectives. Corrompus, en faveur des riches, la plupart affirment qu’un président démocrate ou républicain ne changerait rien pour eux étant donné leur imperméabilité à leurs problèmes et leur déconnexion de leur quotidien. Certains résidents de Coal Brook sont désabusés du système de vote qui selon eux ne change rien car les règles du jeu de la compétition sociale sont à leurs yeux injustes et illégitimes.

« When it comes to voting, I don’t really believe that a President is going to change anything. . . . The government lies to us every day, and people, they listen to it, because they feel like they should. I feel like politicians and the government are the biggest liars in the world » (Eric, p.2).

Puisqu’ils ne peuvent pas se fier à toutes ces structures politiques collectives, les résidents de Coal Brooks s’investissent dans un véritable management individuel de la souffrance. Les récits rapportés par l’auteure montrent que ce qui est qualifié de désengagement ou d’apathie politique est davantage une stratégie individuelle pour se protéger, pour donner sens à la souffrance expérimentée, et pour vivre au jour le jour (« get through another day », p.40). Ces personnes créent ainsi des ponts entre leurs histoires de vie et leurs positions politiques.

L’auteure montre que les hommes blancs de la classe ouvrière de Coal Brooks ont des difficultés à perpétuer l’héritage moral (travailler dur, dignité, mettre sa famille à l’abri) de leurs pères et grands-pères en ayant du mal à joindre les deux bouts. Selon Jennifer Silva, ces individus se retrouvent dans une position ambiguë : alors que leur code moral les conduit à rester dans un certain stoïcisme face aux épreuves de la vie, ils ressentent dans le même temps une grande frustration du manque de reconnaissance des sacrifices et de la souffrance qu’ils endurent. Ces ressentiments sont alors dirigés vers les immigrants, les minorités visibles et surtout les non-travailleurs. La glorification de leur labeur donne du sens à leurs expériences difficiles, et leur offre de la substance pour cibler les personnes vivant grâce aux aides sociales et stigmatiser leur dépendance à l’État et aux autres. Cette individualisation de la souffrance se retrouve dans la représentation que se font ces hommes de leurs situations : l’auteure souligne bien que si ces derniers se définissent fièrement comme des travailleurs, ils ne se voient pas comme des travailleurs au sens d’un groupe aux conditions partagées et au destin commun (« worker » not « workers »). Lorsque le « nous » est évoqué, ce dernier est limité à celles et ceux qui leur paraissent méritants, autrement dit les personnes qui se conforment à leur code moral. La rhétorique du « nous » contre « eux » réapparait cependant dans la critique des politiciens et des stéréotypes dont ils estiment faire l’objet, à l’image des propos de Joe : « I’m tired of the media saying uneducated white men. Next time their car breaks down they can fix it » (p.59).  L’auteure rend cependant également compte de quelques hommes cherchant à se détacher des valeurs morales traditionnelles fondatrices de l’identité de classe ouvrière blanche et masculine américaine, au prix d’une rupture avec les traditions politiques dans lesquels ils ont été élevés. Mais là encore, le sens que ces derniers cherchent à donner à leurs expériences renvoie davantage à une guérison spirituelle et individuelle qu’au souhait d’une action collective ou d’une justice sociale et économique globale. En contraste avec les personnes dont il était question jusqu’ici, ces individus se détachent de toute ambition matérielle en soulignant que la meilleure protection consiste à ne rien attendre de la vie :

« Driving myself crazy with situations that I have no control over, is just brain-fucking yourself. I don’t set myself up for disappointment. When it comes to something that isn’t about me or my immediate family, just leave me out of it » (Edwin, p.114).

Concernant les femmes rencontrées lors de son enquête, Jennifer M. Silva remarque que certaines rejettent l’aide sociale alors qu’elles luttent pour financièrement pour leur survie. Pour ces dernières, la souffrance est « bonne pour l’âme » (p.66) et la rupture avec les membres de leurs familles nécessaire pour tenir le coup et briser le sentiment de dépendance et de vulnérabilité. « Honte », « malade », les mots qu’elles utilisent pour se décrire elles-mêmes sont durs. Pour l’auteure, ce manque de confiance généralisé (en elles, en la famille et les autres) se traduit également en un manque de confiance envers la démocratie. Vaincre la souffrance endurée et se libérer des traumatismes du système patriarcal leur donnent un sentiment de valeur morale. Jennifer M. Silva souligne que si certaines décident de se tenir debout, d’autres n’ont pas d’autres échappatoires que l’alcool ou les drogues dures. Dans tous les cas, la résilience se forme dans l’acceptation, et dans certains cas, d’une célébration de la douleur. Les femmes latinas et noires qui ont emménagé dans la région portent une double peine. Personnelle d’abord : le parcours de ces femmes est marqué par la pauvreté, la violence et la consommation de drogues dures. Sociale ensuite : les propos rapportés montrent la stigmatisation dont elles font l’objet – d’être de mauvaises mères, de n’avoir aucune éthique de travail, de ne pas transmettre de valeurs solides à leurs enfants, d’être indignes de recevoir l’aide de l’État… Ces discriminations vécues rendent ces femmes à la fois méfiantes envers les autres et épuisées physiquement et émotionnellement. Traverser la ville pour acheter des produits moins chers, être à l’affut de promotions… Silva rapporte les stratégies de gestion rigoureuse du peu de finances dont elles ont à disposition. Là encore, le manque de confiance en les autres et les institutions, couplé à l’impératif de gérer les priorités financières de court terme, conduit à une stratégie individuelle de guérison. Les moyens et le temps manquent pour impulser ou rejoindre une action collective. Le désespoir économique est si grand que certaines affirment qu’elles auraient préféré que leurs enfants naissent dans les années 50 ou 60 même si le racisme et la ségrégation étaient encore plus accentués que maintenant.

Au-delà du genre et de la couleur, ce qui unit ces gens issus de la classe ouvrière est un désenchantement et une défiance envers les institutions sociales et politiques. Tantôt désabusés, défiants, résignés ou en colère vis-à-vis des personnalités politiques, ils expriment une tension entre le sentiment d’appartenance au peuple -par opposition au gouvernement et aux riches- et la mise à distance d’autres groupes sociaux ayant des conditions économiques et sociales similaires mais considérés comme moins méritants. En d’autres termes, les frontières symboliques restent étanches. Les classes sociales sont ainsi toujours en vigueur mais l’individualisation des parcours, les divisions internes et les fractures sociales au sein même de celles-ci rendent difficile l’impulsion d’une action collective. Si la participation conventionnelle au politique (vote et engagement) est souvent vue comme inutile par les enquêtés, leurs idées politiques sont loin d’être absentes et leurs comportements ne peut être qualifié d’apathique. Au-delà des liens faits entre expériences de vie et visions politiques dont il a été question, des critiques précises émergent envers le « système » en général : diplômes trop coûteux, institutions qui ont rompu le contrat social, trahison des élites politiques, système de justice biaisé, connivences entre marché et État… Les conditions matérielles ne sont pas l’unique source de frustration : cette défiance envers le politique doit être saisie comme étant la conséquence de l’indifférence, de la condescendance et du mépris des acteurs institutionnels à leur égard. Si les résidents de Coal Brook jugent que tous ces acteurs sont en partie responsable de la situation qu’ils vivent, ils estiment dans le même temps qu’ils ne peuvent s’en sortir que par eux-mêmes.

Nous concluons ce compte-rendu avec une citation de Jennifer M. Silva :

« The title of this book, We’re Still Here, is a call to listen carefully to the silent ones, even those who deliberately silence themselves. In this way, working-class people spark the possibility of opening up new ways of patching up the brokenness that free us from older divisions, contradictions, and hierarchies. And in this fracturing, there is hope » (p.17).

[1] Si le terme de working class a été traduit dans cet article par « classe ouvrière » pour faciliter la lecture, ces deux termes font cependant référence à des réalités sociologiques différentes.

Bibliographie

Duvoux, N. (2013). Les oubliés du rêve américain: philanthropie, État et pauvreté urbaine aux États-Unis. Paris : Presses Universitaires de France.

Frank, T. (2004). What’s the Matter with Kansas? How Conservatives won the Heart of America, New York: Metropolitan Press. Version française : Frank, T. (2006). Pourquoi les pauvres votent à droite, Marseille: Agone, coll. « contre-feux ».

Frank, T. (2016) Listen, Liberal. Or, What Ever Happened to the Party of the People? New York: Metropolitan Press. Version française : Frank, T. (2018). Pourquoi les riches votent à gauche, Marseille: Agone, coll. « contre-feux ».

Gest, J. (2016). The New Minority: White Working-Class Politics in an Age of Immigration and Inequality, Oxford: Oxford University Press.

Hochschild, A.R. (2016). Strangers in Their Own Land: Anger and Mourning on the American Right, New York: The New Press.

Lamont, M. (2002). La dignité des travailleurs. Exclusion, race, classe et immigration en France et aux États-Unis. Paris : Presses de Sciences Po.

Lane, R. (1959). Political Life: Why People Get Involved in Politics. Glencoe: The Free Press.

Silva, J.M. (2013). Coming Up Short: Working-Class Adulthood in an Age of Uncertainty, Oxford: Oxford University Press.

Silva, J.M. (2019). We’re still here. Pain and Politics in the Heart of America, Oxford: Oxford University Press.

Wuthnow, R. (2018). The Left Behind: Decline and Rage in rural America, Princeton: Princeton University Press.

Pour citer cet article :

Guatieri, Quentin, « « We’re still here » :  à l’écoute des inaudibles », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, septembre 2020.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 14 septembre 2020 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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Quentin Guatieri

Mes travaux de recherche portent de manière générale sur les expériences et les représentations des jeunes issus des classes populaires dans une perspective comparée. Dans ce cadre, je prépare actuellement une thèse en cotutelle internationale à l’Université de Montréal et l’Université de Paris VIII. Ma thèse porte sur les expériences et représentations des expériences des jeunes catégorisés comme NEET (ni en études, ni en emploi, ni en formation) au Canada, en France et aux États-Unis. Construite afin d’offrir une mesure plus fine du phénomène émergent de la « jeunesse invisible » et de dépasser la dichotomie emploi-chômage, la catégorie NEET permet certes de rendre visible une frange de la population marginalisée, mais ouvre dans le même temps la voie à une multitude de représentations potentiellement stigmatisantes. Jeunesse désœuvrée et désengagée qu’il faudrait « réactiver » et « resocialiser », en déficit de compétences nécessaires à leur insertion et leur intégration, jeunes présentés comme les perdants de la compétition sociale…la catégorie NEET qualifie avant tout ces jeunes par ce qui serait leurs manquements. Dans le but de d’interroger l’écart entre réalité instituée et réalité vécue, ma thèse chercher ainsi à enquêter sur la manière ces jeunes vivent et se représente l’expérience NEET. Il s’agit ici, entre autres et à ce stade, d’apporter des éléments de réponse aux questions suivantes : De quelle manière les NEET se représentent les normes sociales de réussite et de mérite ? Quels rapports entretiennent ces jeunes aux organismes institutionnels chargés de leur réinsertion, et aux institutions en général ? Quel est l’impact d’une expérience NEET sur le parcours de vie ?