Vivre seul : Un nouveau mode de vie ?

Vivre seul : Un nouveau mode de vie ?
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Alors que les sociétés sont organisées pour vivre ensemble, de plus en plus d’individus font le choix d’habiter seuls, souligne Eric Klinenberg. À partir de ce constat, l’auteur propose de redéfinir positivement la solitude, en analysant les défis et les difficultés qui structurent la vie en solo.

Recensé : Klinenberg, Eric. Going Solo. The extraordinary rise and surprising appeal of living alone. New York : The Penguin Press, 2012.

Aujourd’hui, plus de 31 millions d’habitants des États-Unis vivent seuls, soit 28% des ménages.  Ce taux est supérieur à toutes les autres formes de ménage, y compris la famille nucléaire. Si les offres touristiques se déclinent principalement en duo et que les campagnes publicitaires font l’apologie du couple et du mariage, Eric Klinenberg n’hésite pas à rappeler que la solitude ne constitue pas un problème social, mais une tendance qui, en se généralisant, mérite une attention plus soutenue de la part des chercheurs en sciences sociales. À ces existences isolées, le sociologue américain fait correspondre le concept de « singletons » qu’il a lui-même créé pour désigner les veufs, les étudiants ou les personnes divorcées qui, malgré leurs profils hétérogènes partagent un même défi : apprendre à vivre seul, mais surtout apprendre à vivre mieux.

Going Solo est né à la suite de l’enquête ethnographique Heat Wave qu’Eric Klinenberg a réalisé à Chicago[1]. Les résultats ayant montré que les individus n’étaient pas morts à cause de la chaleur mais à cause de l’isolement, la fondation Robert Wood Johnson a demandé à l’auteur de faire une étude plus large sur la vie en solo en Amérique. Le présent ouvrage résulte donc d’une perspective centrée sur la question du bien-être : il s’agissait au départ de comprendre comment les individus vivaient l’isolement, et de quelle façon les effets de la solitude se répercutaient sur la qualité de vie de ces derniers. Si la thématique centrale de l’ouvrage porte sur la structuration et les motivations de la vie en solo, la thèse est finalement orientée vers l’apprentissage du bien-être dans ces modes de vie solitaires.

La méthode est riche: l’enquête a nécessité sept ans de travail réalisé dans les grandes villes de six pays différents (États-Unis, Suède, Angleterre, France, Australie et Japon). L’auteur a fait correspondre ces observations ethnographiques avec plus de 300 entrevues auprès des « singletons », mais aussi avec des architectes, des travailleurs sociaux ou des employés gouvernementaux qui assistent ou créent des espaces permettant le développement de la vie en solo. Le sociologue américain a pris soin de faire participer des hommes et des femmes de tous les âges. L’auteur reconnaissant ce choix comme la principale limite de ce travail, ces entrevues ne prennent pas en compte les « singletons » des milieux ruraux. Accessible, l’enquête s’adresse autant au grand public qu’aux chercheurs en sciences sociales, urbaines ou politiques. S’il n’est pas -encore- proposé en français, l’ouvrage a été traduit en chinois, japonais, coréen, russe, turque et hongrois. Ce succès est sans doute lié à l’hypothèse polémique que propose l’auteur :  les singletons auraient une vie sociale plus développée que les personnes en couple.

La standardisation de la vie en solo

Sans titreL’ouvrage se divise en six chapitres qui suivent une perspective chronologique : il s’agit d’abord de comprendre comment se structure la vie en solo chez les jeunes, chez les personnes divorcées, puis chez les personnes âgées. Le dernier chapitre propose des volets d’intervention face à l’essor des « singletons », tant au niveau urbanistique, économique ou politique. L’argumentaire est porté par des données statistiques sur la composition des ménages, des œuvres -cinématographiques, littéraires- qui ont marqué la culture populaire ainsi que les quotidiens vécus des personnes interrogées par l’auteur. L’écriture est simple, le ton parfois provocant : il convient pour le lecteur de « prendre conscience » de l’essor phénoménal de la vie en solo.

À travers l’étude des offres culturelles urbaines et de l’évolution du discours médiatique sur le célibat, la première partie est consacrée à la généralisation du projet collectif de la vie en solo. Klinenberg reconnait trois raisons à la valorisation des « singletons ». La première représente la montée de l’individualisme, qui place l’individu autour d’un « culte ». Dans cette optique, la solitude serait un moyen d’apprécier le plaisir d’être avec les autres. La deuxième raison renvoie aux nouvelles technologies qui encourageraient les acteurs à se socialiser même en étant seuls. Enfin, les institutions sont mises à la disposition pour les individus seuls comme les cafés, les bars, les « gyms » permettraient de mieux apprivoiser la solitude à la maison. La vie seule est essentielle à la découverte et à la réalisation de soi, puisque comme l’admet l’auteur, les divorcés disent souvent qu’ils ne se sentent jamais plus seuls que lorsqu’ils vivent avec la mauvaise personne. Dans ce contexte, l’ambition de ce chapitre est de prouver que la solitude peut être vécue positivement : pour les jeunes, le logement représente une transition vers l’âge adulte, une modalité d’émancipation ; pour la femme célibataire, la vie en solo est synonyme de pouvoir dans la nouvelle culture urbaine. En suivant cette argumentation, le deuxième chapitre est un éloge du « vivre seul », qui ne se traduirait plus en échec mais en signe de succès. Toujours flatteurs, les exemples utilisés expliquent pourquoi « investir » en nous-mêmes. En utilisant le concept « d’urban tribes »[2] emprunté à Ethan Watters, Klinenberg montre comment le réseau d’amis et de collègues peuvent devenir une « famille de substitution ». L’auteur prend également le temps de montrer comment, à « l’ère de la compétitivité », les jeunes finissent par choisir de développer leur carrière plutôt que de stabiliser leur vie amoureuse. La fin de ce chapitre s’achève sur une note cynique : le fait de vivre seul représenterait enfin un moyen de se détacher des autres de façon à mieux vivre une rupture amoureuse ou un deuil.

Vivre seul pour se protéger

Le troisième chapitre analyse les trajectoires de vie des personnes après une séparation ou un divorce. L’auteur constate un élément surprenant : les femmes mariées seraient deux fois plus nombreuses à se sentir seules que celles qui ont divorcé. Il explique ce phénomène par de la souffrance ressentie dans un couple lorsque les époux ne « se comprennent plus ». Se séparer serait l’occasion de profiter d’une nouvelle sociabilité : reprendre contact avec ses amis, profiter de Craiglist pour apprendre l’italien, rencontrer de nouvelles personnes sur Meetic. Même si l’auteur nuance ces portraits positifs par des situations d’isolement dont souffrent certaines personnes divorcées (chapitre 4), l’argumentaire se concentre généralement sur les ressources acquises après un divorce.

Dans le cinquième chapitre, l’auteur présente les différentes plateformes comme l’association Quirkalone ou le magazine Singular qui regroupent les célibataires. La visibilité des « singletons » a conduit les industries de service à s’intéresser à ce nouveau marché pour leur proposer des produits adaptés. Mais le succès est partiel puisque les intérêts des « singletons » sont hétérogènes, certains aspirant toujours à la vie à deux. Le sixième chapitre « Aging Alone » fascine autant qu’il bouleverse. Dans cette partie, l’auteur montre que la solitude est beaucoup plus significative chez les personnes âgées : les japonais peuvent passer jusqu’à 20 heures par jour seuls. La solitude dans les âges avancés de la vie n’expose pas seulement les personnes âgées à la vulnérabilité, elle diminue aussi drastiquement leur qualité de vie puisqu’il leur faut se débrouiller seul. Pourtant, bien qu’ils vivent le décès de leur partenaire comme une tragédie, la majorité des personnes âgées préfèrent vivre seul qu’avec leurs enfants, ou encore, qu’un-e auxiliaire de vie. Et s’ils aspirent à la vie en solo, c’est principalement pour conserver une vie digne et intègre. Mais cette autonomie n’est pas toujours possible, en particulier pour les personnes ayant des problèmes de santé et ne pouvant échapper à la tutelle médicale. Enfin, le dernier chapitre et la conclusion proposent des pistes pour repenser les configurations d’habitats en prenant en compte des problématiques variées : reconsidérer le prix des appartements à habitant unique, examiner le rôle des nouvelles technologies robotiques pour accompagner les personnes âgées, mais aussi adapter les périphéries en prenant en compte les besoins des singletons, de plus en plus nombreux.

La vie en solo comme symbole d’intégration sociale ?

Les points forts de cette enquête sont multiples. Tout d’abord, il est nécessaire de mentionner le matériel considérable que l’auteur ne cesse de mobiliser tout au long de l’ouvrage pour comparer la situation des habitants des États-Unis, du Japon et de la Suède. Ces exemples prouvent que l’expansion des singletons n’est pas réductible aux États-Unis mais tend à s’étendre dans de nombreux pays du Nord. L’auteur a également pris soin de distinguer les défis de la vie en solo chez les hommes et chez les femmes qui se structurent de façon très différente. Enfin et surtout, les résultats ne laissent pas le lecteur indifférent : plus que d’isoler, la vie en solo serait un vecteur d’intégration sociale. Néanmoins, il est nécessaire de nuancer ce dernier argument : la capacité à se rétablir face à un divorce ou deuil est étroitement rattachée aux ressources personnelles liées à chacun, et la vie en solo n’est pas inévitablement choisie, ou bien vécue. Plus que d’affirmer de façon unanime le pouvoir créateur de la solitude, les témoignages relatés par l’auteur dévoilent justement une profonde ambiguïté au niveau de l’expérience de la solitude en fonction des âges de la vie.

Certains éléments mériteraient des preuves scientifiques valides, notamment lorsque Klinenberg a recours à l’argument écologique pour prouver le bien-fondé de son analyse -les familles laisseraient une empreinte carbone plus importante que les singletons-. Également, en orientant les argumentations vers des préconisations et des conseils, l’écriture perd de sa dimension objectivante. Mais si la valorisation -presque constante- de la vie en solo constitue la principale critique de cette enquête, elle est également le témoin d’une argumentation assurée dont l’auteur semble incontestablement convaincu.

Bibliographie :

Watters, Ethan. Urban Tribes: Are Friends the New Family?. Londres : Bloomsbury, 2004.

Klinenberg, Eric. Going Solo. The extraordinary rise and surprising appeal of living alone. New York : The Penguin Press, 2012.

Klinenberg, Eric. Heat wave: A social autopsy of disaster in Chicago. Chicago : University of Chicago Press, 2015.

[1] Klinenberg, Eric. Heat wave: A social autopsy of disaster in Chicago. Chicago : University of Chicago Press, 2015.

[2] Watters, Ethan. Urban Tribes: Are Friends the New Family?. Londres : Bloomsbury, 2004.

Pour citer cet article :

Moriceau, Mélissa, « Vivre seul : Un nouveau mode de vie ?», Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, mai 2018.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 21 mai 2018 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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Mélissa Moriceau

Je me souviens d’une conversation surprenante avec Mehdi, un ami d’origine maghrébine. Alors qu’il cherchait à vendre ses objets personnels sur un site d’annonce entre particuliers, il a décidé de changer son nom d’utilisateur qui apparait sur la page. Le nouveau François a subitement reçu plusieurs demandes pour les objets dont il ne parvenait pas à se débarasser. Le spectacle de la vie nous rappelle à quel point nous conservons nos préjugés, notre manière de différencier et de cloisonner les individus qui nous entoure. Etudier et agir sur ces enjeux est une chance que nous offre la sociologie. C’est en diffusant et en partageant nos expériences que nous pouvons réellement s’informer et évoluer, pour mieux transformer les autres. De façon moins solennelle, je lis Vice, aime les céréales et tombe souvent par terre. Ma modique légitimité en sociologie s’exprime en 4 années d’études, dans trois université différentes qui m’ont permis des rencontres enrichissantes tant sur le plan pédagogique que culturel. J’espère, par mon humour ravageur et mon sens du verbe, faire de ce site internet la nouvelle référence concernant les inégalités sociales.