Les Ghettos du Gotha : Les Pinçon-Charlot au pays de l’entre-soi

Les Ghettos du Gotha :  Les Pinçon-Charlot au pays de l’entre-soi
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Une imposante barrière en fer forgé surmontée de pointes, d’autant plus monumentale que la vue est en contre-plongée, laisse entrevoir en arrière-plan une vieille bâtisse ainsi qu’un peu de verdure, le tout sur un fond de couleur dorée. Si le titre du livre n’était pas suffisamment clair, cette image en première de couverture ne laisse aucune ambigüité sur le thème de l’ouvrage : la défense d’espaces de grande valeur par une certaine catégorie de personnes afin de préserver un mode de vie reposant sur le principe de l’entre-soi. En d’autres termes, une ségrégation socio-spatiale « par le haut », soit un mouvement d’exclusion volontaire et maîtrisé par ceux-là mêmes qui en sont les protagonistes. L’image véhicule l’idée d’un sentiment d’hostilité des occupants de l’espace protégé vis-à-vis des regards inquisiteurs, et la barrière (physique et symbolique) paraît infranchissable. C’est donc un tour de force de la part des deux sociologues que d’être parvenus à pénétrer ce milieu extrêmement sélect afin de mener leur étude.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot n’en sont pas à leur première enquête. Pionniers de la sociologie des élites en France, les deux sociologues commencent leur épopée avec la parution de l’ouvrage Dans les beaux quartiers en 1989. Les ghettos du gotha, publié en 2007, apparait à maints égards comme une version actualisée de ce travail précurseur, ré-agitant les mêmes thèmes de l’entre- soi de la grande bourgeoisie, de son appropriation d’espaces de grande valeur, du rôle des rallyes et des cercles dans le maintien de cette classe en position dominante, ou encore du lien entre quartier de résidence et vote aux élections présidentielles. Ces thèmes sont certes récurrents, mais ils sont traités ici dans une perspective de changement social : avec vingt ans d’appels à la dénaturalisation du pouvoir des dominants à leur actif, l’observation des Pinçon- Charlot du caractère pérenne de leurs analyses d’antan est en soi un enseignement de taille.

« Espaces du pouvoir et recherche de l’entre-soi » est le titre du premier chapitre, qui débute par quelques observations détaillées, à l’échelle microsociologique, sur la façon dont le mode de vie de la grande bourgeoisie s’inscrit spatialement dans la configuration de ses demeures, notamment par l’importance accordée aux salles de réception. L’entrée de service, qui sous-tend la présence d’employés de maison, en est un autre exemple, mais a cela de plus qu’elle est, selon les termes des auteurs, « l’inscription cynique de l’inégalité » dans une forme architecturale : « Liberté, égalité, fraternité. Mais chacun à sa place ». Cela relève d’après les deux sociologues d’une « violence spatiale » qui s’observe également à une plus large échelle, dans la création de beaux quartiers dans lesquels les maires préfèrent payer une forte amende plutôt que d’inclure du logement social, et ainsi évitent tout risque de mixité sociale. Le traitement différencié des infrastructures selon la plus ou moins grande distinction du quartier qui les reçoit relève lui aussi d’une violence spatiale saisissante, du fait que les fonds sont publics et leur utilisation ne devrait donc pas privilégier un groupe social plutôt qu’un autre – ce qui n’est officiellement pas le cas, le recouvrement du boulevard périphérique à l’ouest de Paris (côté beaux quartiers) se faisant pour des raisons esthétiques et de valorisation du patrimoine. Mais, dans les faits, cela favorise les plus nantis en préservant la beauté de leurs lieux de vie.

Ce que montrent les Pinçon-Charlot, c’est que cette ségrégation spatiale n’est pas le fruit du hasard mais plutôt d’une « mobilisation de tous les instants » des membres de la grande- bourgeoisie qui forment des réseaux utiles à la prise de décisions allant dans le sens de leurs intérêts. Les cercles, les rallyes, certains comités et conseils d’administration sont ainsi les lieux d’échanges privilégiés de cette classe, qui cultive de cette manière l’entre soi, le goût d’être avec ses semblables, ainsi qu’un fort esprit de solidarité. Ces institutions fonctionnant par cooptation, c’est-à-dire par sélection arbitraire sur le critère de la naissance, aucune mésalliance n’est possible. D’autant plus que les membres de la classe sont clairement identifiés dans les carnets d’adresses ou dans le Bottin Mondain, l’annuaire des gens de la haute société. Les auteurs en arrivent à la conclusion que « la grande bourgeoisie est la réalisation la plus achevée de la notion de classe sociale », et, ajoutons-le, de la classe pour soi, consciente d’elle-même et de ses intérêts. La ségrégation urbaine est le résultat de cette agrégation des semblables, reflétant un pouvoir asymétrique sur l’espace, et rendant possible la reproduction des conditions de vie aussi bien que des positions sociales.

Le geste le plus fort des deux auteurs consiste sans doute à renverser la perspective au sujet de quelques notions habituellement attachées à des milieux politiques et associatifs populaires : le « sens du collectif » n’est pas l’apanage des classes populaires, les « militants » ne sont plus seulement des gens de gauche (ou d’extrême droite), le « collectivisme » n’est plus une notion uniquement rattachée à une certaine théorie marxiste, le terme de « ghetto » conserve sa connotation péjorative tout en étant employé à l’égard des beaux quartiers… Et les « jeunes des cités » (dont les méfaits sont parfois dépeints et dénoncés dans les médias) sont les « victimes » de la violence discrète des dominants. Il y a donc une véritable conversion du regard qui, si elle risque de paraître trop forcée aux yeux de certains (ne va-t-on pas trop loin avec l’expression d’« apartheid inversé »?), a tout de même le mérite de dénaturaliser certains processus sociaux et urbains qui sont les rouages de la reproduction sociale.

L’ouvrage est parsemé d’invitations à remettre en question ses propres idées reçues – qui sont reçues aussi bien au sens figuré qu’au sens littéral. Ainsi, la notion de méritocratie est déconstruite et décrite comme relevant d’un discours visant à légitimer la réussite des personnes appartenant à la grande bourgeoisie, et à masquer le caractère proprement collectif de cette réussite – car il s’agit en réalité de la réussite de classe, du succès de son « militantisme mondain ». Le contraste entre les paroles et les actes est également flagrant lorsque les auteurs mettent en parallèle le discours des classes aisées prônant la flexibilité des travailleurs sur le plan économique, tandis qu’elles-mêmes se prémunissent contre cet aléa en consolidant leur enracinement spatial et temporel, à travers les générations.

À une certaine critique de gauche relevant que le travail des Pinçon-Charlot risque de servir la classe qu’ils étudient en lui donnant des moyens de lutter plus efficacement pour maintenir sa domination, les auteurs répondent que cela « n’enlève rien à la valeur subversive du savoir qui, en mettant en évidence que la terre tourne autour du soleil et non l’inverse, remet en cause l’ordre infondé du monde. » La perspective qu’ils adoptent est donc celle d’une sociologie critique « classique » : le sens commun consiste en de fausses croyances qui dissimulent les rapports de pouvoir et les conditions objectives, tandis que la théorie sociologique est une critique qui révèle les vraies conditions et aide les gens à transformer l’ordre social (Neuman, 2011). Cette position s’accompagne d’un parti pris sur le plan méthodologique, qui consiste à affirmer la nullité du concept d’« objectivité », que l’engagement du chercheur est irréductible et que, de surcroît, le sociologue n’est pas neutre car il est influencé par sa propre trajectoire personnelle. Reconnaissant cela, les auteurs exposent à la fin de l’ouvrage plusieurs éléments de leurs biographies respectives, affirmant que cela permet de « mieux comprendre leur rapport à leur objet ».

L’écriture incisive, alternant entre description et analyse (incluant plusieurs tableaux et cartes) ne s’encombre pas de « politiquement correct » : la lutte des classes est la trame de fond. Et c’est bien sur ce point que repose notre critique : en donnant à voir une classe homogène, soudée et ignorante des conditions de vie du reste de la société, les auteurs priorisent possiblement leur volonté de servir l’action sociale au détriment de la rigueur méthodologique qui aurait requis une définition plus substantielle du groupe social dont il est question du début à la fin. L’usage alterné des expressions « la grande bourgeoisie » et « les grandes familles » jette par ailleurs un flou sur les effectifs réels de cette classe. D’autres auteurs ont mis en évidence la fragmentation des classes très aisées, ce qui ne corrobore pas l’idée des Pinçon-Charlot d’une classe sociale homogène. Ainsi, en mettant l’accent sur les ressemblances plutôt que les dissemblances potentielles, les auteurs expriment clairement une idée forte, au risque de parfois manquer de nuance.

À nos yeux, l’acte le plus subversif des Pinçon-Charlot est d’avoir rappelé que l’espace est politique, en démystifiant les rapports de pouvoir qui s’exercent sur l’espace urbain, et en montrant qu’inégalités sociales et inégalités spatiales ne font en réalité qu’un : « La ville est un lieu de sédimentation, voire de fossilisation des inégalités, qui inscrit dans sa structure et ses paysages le produit des rapports sociaux auxquels elle sert de cadre et de miroir ».

Les ghettos du gotha est une ouverture vers la politique, rendue plus évidente avec la parution des ouvrages ultérieurs des deux sociologues : Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy en 2010 puis La violence des riches – Chronique d’une immense casse sociale en 2013. Dans un entretien à la Maison européenne des sciences de l’homme et de la société en 2014, les Pinçon-Charlot expliquent leur évolution vers des titres moins consensuels et plus « choc » par l’aggravation de la situation en France, mais qui, en s’aggravant, s’éclaircit. Un autre chercheur engagé dans la transformation de l’ordre social a écrit encore récemment que « La situation est devenue si grossière que même des instruments de pensée rudimentaires suffisent à en rendre compte haut la main : d’un côté la classe mobilisée des oligarques, de l’autre le gros de la société » (Lordon, 2017).

Ouvrage de référence

Pinçon Michel, Pinçon-Charlot Monique. Les ghettos du Gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces. Paris, Éd. Le Seuil, coll. Essais, 2007, 294 p.

Bibliographie complémentaire

LORDON, Frédéric. « Macron, le spasme du système », La pompe à phynance, les blogs du « Diplo », 12 avril 2017. En ligne au : https://blog.mondediplo.net/2017-04-12-Macron-le- spasme-du-systeme

NEUMAN, W. Lawrence. Social research methods: qualitative and quantitative approaches, Boston, Allyn & Bacon, 2011.

Pour citer cet article :

Léa Coget, « Les Ghettos du Gotha :  Les Pinçon-Charlot au pays de l’entre-soi», Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, mai 2018.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 01 mai 2018 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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Léa Coget

Je suis entrée en sociologie par la petite porte : une propédeutique de quatre mois après un baccalauréat en urbanisme. Ça n’en est pas moins ma principale source d’intérêt – je dirais plutôt de préoccupations – depuis longtemps. Mon projet terminal d’urbanisme était d’ailleurs une sorte de transition vers la sociologie : j’y ai fait une critique de l’« urbanisme tactique » en décrivant la façon dont une pratique sociale visant l’empowerment des habitants est récupérée par les institutions et diverses firmes afin de promouvoir la Ville Créative, qui est la nouvelle mode néolibérale. Aujourd’hui, je m’intéresse beaucoup à la sociologie du travail, en particulier aux transformations contemporaines des formes d’emploi, à la précarité, ainsi qu’aux nouvelles formes d’action collective qui se construisent. Les inégalités sont à la source de mon engagement, je me plais à les relever et surtout à les questionner, de façon aussi constructive que possible. D’où ma participation à ce blogue! En vous souhaitant une bonne lecture, Léa