« ADVIENNE QUE POURRA »… Au cœur du quartier chinois de Vancouver 

« ADVIENNE QUE POURRA »… Au cœur du quartier chinois de Vancouver 
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Advienne que pourra, un documentaire de Julia Kwan, nous plonge au cœur du quartier chinois de Vancouver, en Colombie Britannique. Ce quartier est le plus important quartier chinois de tout le Canada ; il est même désormais classé parmi les lieux historiques canadiens. Il traverse actuellement une période de profonde mutation, qui a débuté dans les années 70 mais qui s’intensifie rapidement[1],[2]. La réalisatrice Julia Kwan, immigrante chinoise de deuxième génération, a grandi à Vancouver. Grâce à son enracinement au sein du quartier, elle nous offre dans ce documentaire un accès privilégié à ce lieu qui, bien au-delà de ses attraits touristiques ou historiques, constitue le milieu de vie d’une communauté vivante, inégale, et soumise à des changements parfois radicaux.

Migrations chinoises et discriminations au Canada

1Pour mieux comprendre l’enjeu des évolutions actuelles du quartier, une mise en contexte historique s’impose. Ce quartier était à l’origine un quartier populaire : il s’est formé vers la fin du 19e siècle avec l’arrivée massive d’ouvriers chinois engagés pour la construction du Canadian Pacific Railway. Malgré leur contribution significative au développement du Canada, la diaspora chinoise subissait à l’époque un racisme institutionnel sous la Loi de l’immigration chinoise de 1885, qui imposait une importante taxe d’entrée à cette main d’œuvre d’origine chinoise, à laquelle s’ajoutaient d’autres politiques privant les nouveaux arrivants de certains droits. La Loi sur l’immigration chinoise de 1923 fit même interdire l’entrée au pays des migrants d’origine chinoise jusqu’en 1947. La discrimination était donc à la fois politique et sociale. C’est pourquoi cette communauté, majoritairement masculine, vivait généralement dans des conditions de vie difficiles et précaires[3]. Le quartier chinois de Vancouver s’est ainsi construit comme un quartier de « relégation », c’est-à-dire sous le sceau d’une « ségrégation subie, ou relégation spatiale, qui tend à exclure et regrouper des populations qui n’ont pas le choix de leur lieu de résidence, parce qu’elles sont moins favorisées ou moins bien assimilées[4] ».

Embourgeoisement du quartier

Aujourd’hui, le quartier chinois de Vancouver, situé en périphérie du centre-ville, n’échappe pas aux mécanismes d’embourgeoisement que l’on observe dans les grandes métropoles du monde. Le documentaire nous fait rencontrer une multitude d’individus issus de générations et d’origines différentes, et invite à partager leurs expériences et interrogations face à ces évolutions pendant plusieurs mois. Or, force est de constater que même s’ils partagent un même territoire, ils sont animés par une variété d’ambitions et de désirs parfois incompatibles. Pour certains, c’est leur lieu de résidence, pour d’autres, leur lieu de travail ou de visite. De cette multitude de portraits, plusieurs profils d’habitants se détachent, et nous proposons ici d’en dessiner quelques uns.

Les aînés : le quartier comme centre de sociabilité… menacée ?

Un premier groupe est constitué des habitants les plus âgés du quartier, qui sont soit des immigrants de première génération, ou les descendants des premiers arrivants chinois au 19e siècle. Comme une partie de la communauté sino-canadienne, ils demeurent encore aujourd’hui très imprégnés de la culture traditionnelle. Le quartier marque très fortement leur identité et leur histoire de vie. Pour la plupart, ils l’ont connu en pleine effervescence économique, mais aussi lors de fortes tensions politiques et sociales. Le documentaire montre à quel point le quartier reste le lieu de sociabilité par excellence pour cette frange générationnelle. Par exemple, on suit la Vancouver Senior’s Singing Club Association qui regroupe un nombre considérable de personnes âgées du quartier, mais aussi des villes avoisinantes désireuses d’apprendre à chanter et à danser. Ils passent également du temps ensemble à jouer au mah-jong et à échanger sur l’avenir du quartier. Si quelques-uns restent optimistes à cet égard, d’autres, plus soucieux, s’inquiètent du nombre grandissant de commerces tenus de fermer, des ressources plus rares et moins diversifiées, de l’héritage culturel qui selon eux s’éteint face à une la jeunesse qui porte d’autres ambitions. Surtout, une partie d’entre eux vivent avec peu de moyens, et deviennent donc très vulnérables face à l’embourgeoisement : certains immeubles, comme le May Wah Hotel offrant des chambres à prix modique pour ces individus, sont voués à être vendus et détruits… non sans conséquence sur les lieux de vie, de sociabilité et de proximité, essentiels à la cohésion sociale du quartier.

Commerçants et propriétaires : survivre à la gentrification

2Un second groupe se démarque : celui des commerçants et les propriétaires locaux installés dans le quartier, qui sont quant à eux soit des immigrants de deuxième génération ou des immigrants venus s’installer après l’abolition en 1947 de la Loi sur l’immigration chinoise. Tous ne sont pas d’origine chinoise cependant. Par exemple, Angelo, un épicier est l’héritier du commerce de son père, immigrant italien de première génération. Malgré son âge avancé et les pressions immobilières, il refuse de prendre sa retraite, et témoigne : « Des gens viennent et font des offres, des offres raisonnables, mais ce magasin, c’est la paix et la tranquillité[5] ». Les autres commerçants présentés sont soit eux aussi des épiciers, des restaurateurs, des vendeurs de plantes médicinales ou de thés. Leur réussite en affaire dépend fortement du secteur d’activités. Parmi les épiciers et les vendeurs, peu arrivent à tenir la route et leurs commerces subissent du vandalisme, tandis que certains restaurateurs ont du succès, car ils accueillent, entre autres, une nouvelle clientèle citadine. Avec tous ces locaux vacants, de nouveaux commerces précurseurs d’embourgeoisement apparaissent, comme des cafés branchés ou des boutiques de planches à roulettes. Les propriétaires d’immeubles quant à eux se voient plus directement confrontés à des négociations avec des « gentrificateurs ». C’est le cas de M.Su qui, propriétaire d’un immeuble en piètre état, fera la connaissance de Bob Rennie, un nouveau propriétaire de Vancouver ayant acheté l’un des plus anciens édifices du quartier pour le transformer en galerie d’art mettant en valeur l’histoire chinoise. Il se voit comme un « sauveur » sensible à l’héritage culturel de la communauté.

Jeunes générations commerçantes : dans le flux ?

Un troisième groupe identifiable se compose des commerçants issus de la jeune génération. On constate que tous ne percent pas. Le documentaire suit la jeune propriétaire chinoise du Keefer Bar, qui explique son succès par « l’exotisme » de son commerce attirant une clientèle majoritairement jeune et non chinoise. En effet, son bar se situe dans un immeuble historique offrant un décor et des boissons alcoolisées imprégnées des influences de la culture médicinale traditionnelle, mais avec la présence de danseuses de cabaret. La propriétaire souligne qu’au sein du quartier une « ancienne » et une « nouvelle » énergie cohabitent, mais qu’elles auraient besoin d’un « traducteur » pour communiquer. Dans le cas de Ken, un jeune artiste chinois ouvrant une galerie d’art urbaine, les retombées ne sont pas celles escomptées. Visiblement, il n’arrive pas tenir la compétition face à ses plus grands concurrents. Étant conscient des changements du quartier, il espérait pouvoir y contribuer à sa façon grâce à sa galerie. Ainsi, malgré un sentiment d’appartenance au quartier, la nouvelle génération assume les transformations et croit même y participer. Elle contribue, à sa façon, à la gentrification du quartier.

Acteurs extérieurs : la (re)construction d’une mémoire

Le dernier groupe serait les personnes étant originellement peu ou pas liées au quartier, dont les ambitions varient néanmoins. Mis en place par des agences immobilières, les projets de condominium reconfigurent le quartier pour offrir une « nouvelle urbanité postmoderne[6] » à des individus aisés. Sans nul doute, ces développements immobiliers ont un impact majeur dans le phénomène d’embourgeoisement des régions métropolitaines. D’autres acteurs s’immiscent dans le quartier avec d’autres ambitions, mais ils participent eux aussi à la transformation. Par exemple, la Chinatown Instagallery est inaugurée dans le but de promouvoir l’histoire du quartier en projetant dans la rue des photos du quartier au fil du temps. Les ambitions du philanthrope Bob Rennie, évoqué plus haut, s’apparentent à celle de la galerie de photos. Une telle attitude n’est pas sans soulever des interrogations, car comme dit un résident non chinois du May Wah Hotel, parfaitement intégré à la communauté locale depuis des années: « Les gens commencent à considérer ce quartier comme un musée. Et non comme un vrai endroit où vivent de vraies personnes[7]». Il existe ainsi une sorte de décalage entre la vision que les gens de l’extérieur ont du quartier et l’état réel de celui-ci.

Au final, ce documentaire met bien en lumière les enjeux symboliques liés à l’embourgeoisement du quartier, et l’évolution rapide des rapports sociaux  qu’il induit. Certes, le documentaire présente quelques limites quant à sa représentativité : nous rencontrons majoritairement des commerçants ; peu d’éléments sont livrés sur ce que pensent les résidents du quartier, ou sur le degré d’attachement de la plus jeune génération à la culture chinoise. Mais le documentaire donne à voir, de façon frappante, toute l’ambiguïté du processus de gentrification, en cours actuellement dans de nombreux quartiers des grandes métropoles mondiales : vue de l’extérieur, elle contribue à changer le visage du quartier pour le rendre plus attractif, mais vue de l’intérieur, elle tend à accentuer certains clivages générationnels, sociaux et ethniques au sein même des communautés de résidents.

 Pour en savoir plus :

KWAN, Julia. Advienne que pourra, ONF, 2014. En ligne au : https://www.onf.ca/film/advienne_que_pourra/

BIBLIOGRAPHIE

BENIVOLSKI, Xenia. Quartier chinois de Vancouver, Encyclopédie canadienne. En ligne au: http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/vancouver-chinatown/, consulté le 11 mars 2018.

CHAN, Arlene. Taxe d’entrée imposée aux immigrants chinois du Canada, Encyclopédie canadienne. En ligne au: http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/chinese-head-tax-in-canada/, consulté le 11 mars 2018.

DAMARIS, Rose. « Les atouts des quartiers en voie de gentrification : du discours municipal à celui des acheteurs. Le cas de Montréal. », Sociétés contemporaines, 2006, (63): 39-61. (En ligne : https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2006-3-page-39.htm)

KWAN, Julia. Advienne que pourra, ONF, 2014. En ligne au : https://www.onf.ca/film/advienne_que_pourra/

Lieux patrimoniaux du Canada, Lieu historique national du Canada du Quartier-Chinois-de-Vancouver. En ligne au: http://www.historicplaces.ca/fr/rep-reg/place-lieu.aspx?id=18742, consulté le 11 mars 2018.

PUNAM, Denise. « Ségrégation », Hypergeo, Hypergeo.eu.

[1] Lieux patrimoniaux du Canada, Lieu historique national du Canada du Quartier-Chinois-de-Vancouver. En ligne au: http://www.historicplaces.ca/fr/rep-reg/place-lieu.aspx?id=18742, consulté le 11 mars 2018.

[2] BENIVOLSKI, Xenia. Quartier chinois de Vancouver, Encyclopédie canadienne. En ligne au: http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/vancouver-chinatown/, consulté le 11 mars 2018.

[3] CHAN, Arlene. Taxe d’entrée imposée aux immigrants chinois du Canada, Encyclopédie canadienne. En ligne au: http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/chinese-head-tax-in-canada/, consulté le 11 mars 2018.

[4] PUNAM, Denise. « Ségrégation », Hypergeo, Hypergeo.eu.

[5] KWAN, Julia. Advienne que pourra, ONF, 2014. En ligne au : https://www.onf.ca/film/advienne_que_pourra/

[6] DAMARIS, Rose. « Les atouts des quartiers en voie de gentrification : du discours municipal à celui des acheteurs. Le cas de Montréal. », Sociétés contemporaines, 2006, (63): 39-61. (En ligne : https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2006-3-page-39.htm)

[7] KWAN, Julia. Advienne que pourra, ONF, 2014. En ligne au : https://www.onf.ca/film/advienne_que_pourra/

Pour citer cet article :

Catherine Bykov, « « ADVIENNE QUE POURRA »… Au cœur du quartier chinois de Vancouver », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, avril 2018.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 17 avril 2018 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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Catherine Bykov

Je me rappelle de ce jour où ce professeur parvint avec justesse à mettre des mots sur plusieurs de mes pensées. Aux côtés de mes collègues cégépiens, je découvrais la sociologie. Depuis, j'y suis restée accroché. Ce moment fut une sorte de révélation pour moi. Mon chemin s'est ainsi poursuivi à l'Université de Montréal où j'ai pu réellement approfondir et peaufiner ma compréhension du monde. Désormais mieux outillée à pousser des réflexions, je me penche sur des sujets qui me passionnent, comme c'est le cas avec les alternatives en éducation. C'est d'ailleurs pour cette raison que je m'intéresse actuellement à la formule éducative de « l'école à la maison ». Une future maîtrise me mènerait probablement à explorer davantage cette question.