Inégalités : le poids de l’enfance

Inégalités : le poids de l'enfance
Télécharger le PDF

Nombreux encore sont ceux qui désirent migrer aux États-Unis pour vivre le « rêve américain », où tout devrait se jouer en fonction du mérite. Or, la distribution des ressources aux États-Unis est beaucoup plus inégalitaire que dans la plupart des pays occidentaux, et cette répartition inégale des ressources financières n’est pas sans conséquence sur le temps de l’enfance : en 2016, un enfant sur quatre y vit sous le seuil de pauvreté (Unicef, 2017). Dans son livre Unequal Childhoods (2003), Annette Lareau rappelle que la possibilité même de ce « rêve américain » dépend fondamentalement de la famille dans laquelle on naît, et met à nu les rouages de la reproduction sociale au sein de la société américaine. Pour sa recherche, l’auteure regroupe les 88 familles américaines analysées en trois catégories -classes « moyenne », « ouvrière » et « pauvre » – et examine plusieurs dimensions de la vie de ces familles : les activités extrascolaires fréquentées par les enfants, l’intervention de la part des parents dans la vie scolaire, ainsi que l’utilisation du langage à la maison. Selon l’auteure, ces dimensions sont structurantes dans la construction des inégalités au sein même de l’enfance, et vont directement influencer leur future vie adulte.

Activités extrascolaires : un privilège de familles aisées

Lareau compare les familles de classe moyenne avec les familles ouvrières et pauvres en matière d’usage des activités extrascolaires. Elle y note une grande différence de mobilisation : pendant que les activités extrascolaires sportives ou musicales rythment la vie et les discussions des parents et des enfants des familles plus aisées, les familles moins aisées y recourent moins souvent, et veillent prioritairement à la régulation du foyer. Mais si les parents des familles aisées font beaucoup d’efforts et de changement d’horaires pour que leurs enfants puissent fréquenter ces activités, cela ne signifie pas que les parents des familles moins aisées font moins de sacrifices, loin de là. Ces efforts sont très différents : utiliser le transport public pour pouvoir obtenir l’aide sociale, compter le budget, chercher un emploi, laver les vêtements, contrôler les devoirs des enfants. Ces activités sont aussi bien présentes dans les familles de classe sociale moyenne ; cependant, grâce à de meilleures conditions de vie, (la présence d’une voiture, un emploi stable et bien payé etc.) elles ne requièrent pas le même effort ni le même temps. Dans les familles de classe ouvrière et pauvres analysées par Lareau, les activités extrascolaires ne sont pas encouragées par les parents, les enfants s’y inscrivent seulement s’ils prennent eux-mêmes cette initiative (par exemple, si leurs amis les invitent ou si l’activité est proposée à l’école). Lareau conclut qu’ayant des problèmes quotidiens beaucoup plus prononcés, les parents des familles moins aisées ne peuvent prendre la mesure de l’importance des activités extrascolaires, alors même que selon l’auteure, ces activités enseignent aux enfants à gérer leur temps, être compétitifs, admettre la défaite, ou encore être observé par les autres lors des compétitions… autant de clés de succès dans la vie adulte.

Intervention auprès de l’école : la confiance ou la peur

Grâce à quelques exemples concrets, l’auteure démontre que les parents des familles de classe moyenne n’ont pas peur d’intervenir dans la vie scolaire de leurs enfants (même si cette intervention n’est pas toujours encouragée par leurs enfants eux-mêmes), dès qu’ils considèrent qu’une approche individualisée de leur enfant est nécessaire. Ces parents n’hésitent pas à parler aux professeurs s’ils réalisent que leur enfant expérimente des problèmes dans l’apprentissage, etc. Ce n’est pas le cas de ceux des familles moins aisées qui craignent qu’en cas de plainte, l’école puisse appeler les services sociaux et enlever leurs enfants. Tout cela influence aussi les enfants (même si souvent, eux ne veulent pas que les parents interviennent) : quand certains apprennent que chaque problème peut être résolu, d’autres au contraire, parmi les enfants des familles moins aisées, font plutôt l’expérience récurrente de l’impuissance.

L’utilisation du langage : les inégalités au cœur du foyer

L’auteure souligne que les parents des familles de classe moyenne utilisent un registre verbal plus élevé avec leurs enfants que les parents des familles moins aisées. Elle souligne comment les parents des familles de classe moyenne communiquent avec leurs enfants : ils utilisent un langage plus scientifique ou plus juridique, encouragent une communication plus « adulte » où l’opinion de l’enfant importe. Comme dans le cas des activités extrascolaires où l’enfant développait ses capacités compétitives, l’enfant peut développer ici ses capacités communicationnelles dont il aura sûrement besoin dans son futur contexte professionnel.

Ces inégalités touchent aussi le langage corporel : l’auteure note en même temps que, pendant les compétitions sportives et lors des conversations avec les adultes, les enfants apprennent les codes d’un comportement adéquat dans les contextes professionnels. Grâce aux multiples situations auxquelles les enfants plus aisés sont exposés, ils apprennent à regarder dans les yeux de leur interlocuteur, à serrer la main fermement, etc. Tous ces éléments, selon l’auteure, les aideront à être embauchés et à grandir professionnellement.

Conclusion

Le travail d’Anette Lareau s’appuie fortement sur le concept d’habitus de Pierre Bourdieu : elle montre dans quelle mesure les enfants des familles de classe moyenne sont davantage préparés à réussir dans la vie professionnelle que les enfants qui n’ont pas eu la même socialisation. Le travail de Lareau ne manque pas pour autant de présenter les versants « positifs » de l’éducation des enfants issus des familles moins aisées : ceux-ci se révèlent plus proches de leurs frères et sœurs et de leur famille en général, démontrent davantage de respect envers leurs parents et savent plus souvent apprécier les sacrifices que leurs parents font pour eux. Elle souligne aussi que les enfants des familles ouvrières et pauvres savent communiquer avec les enfants d’un autre âge que le leur. Un des grands apports de son ouvrage est également de montrer que ces différences de style éducatif sont bien plus sociales que « raciales » –les parents de classe moyenne ayant des profils proches au-delà de leur origine raciale-, et que ces contrastes sociaux dans l’enfance marquent de leur sceau la construction des inégalités tout au long de la vie adulte.

Référence :

Annette Lareau, Unequal Childhoods : Class, Race, and Family Life. University of California Press, 2013.

UNICEF, La situation des enfants dans le monde : l’égalité des chances pour chaque enfant, Editions UNICEF, 2016. Lien :

https://www.unicef.org/french/publications/index_91711.html

Lien vers la page web de l’auteure : https://sociology.sas.upenn.edu/annette_lareau

 

Pour citer cet article :

Ecaterina Hvorost, « Inégalités : le poids de l’enfance », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, avril 2018.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 06 avil 2018 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

Share