Tous vulnérables ?

Tous vulnérables ?
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Publié en 2008 sous la direction de Viviane Châtel et Shirley Roy, l’ouvrage collectif « Penser la vulnérabilité. Visages de la fragilisation du social »  apporte une perspective encore très actuelle sur le concept de vulnérabilité, et sur la façon dont il se distingue des concepts d’exclusion et d’intégration sociale. Les thèses présentées au cours des différents chapitres soulignent que le concept de vulnérabilité touche bien plus que les populations défavorisées : la vulnérabilité est devenue structurelle, et peut concerner désormais tout un chacun au cours de sa vie. L’ouvrage invite ainsi à percevoir la vulnérabilité dans une perspective fondamentalement dynamique. Elle constitue en quelque sorte une phase potentielle dans les histoires de vie, et non un statut, un monde à part ou un phénomène centré sur un petit groupe d’individus. Dans cette recension, nous nous attarderons en particulier sur trois chapitres ciblés, qui dans leurs regards croisés, permettent de résumer les aspects théoriques fondamentaux du concept de vulnérabilité, et les dynamiques qui touchent ces « individus en situation de vulnérabilité ».

Shirley Roy : la vulnérabilité contre l’exclusion

Dans le premier chapitre, Shirley Roy (2008) propose une confrontation théorique des terminologies de vulnérabilité et d’exclusion sociale. Selon l’auteure, l’utilisation du concept de vulnérabilité est moins stigmatisante que celui d’exclusion sociale. Le concept de vulnérabilité s’inscrit dans une temporalité dynamique, et n’implique pas une permanence de la situation : elle suppose le transitoire. En d’autres mots, les individus vivraient des périodes ou des situations de vulnérabilité, potentiellement réversibles. De plus, en comparaison à l’exclusion, la vulnérabilité offre une malléabilité intéressante sur la question de l’intégration, car sa non-plasticité donne une marge de manœuvre à la population qualifiée comme telle. S’éloigner du statut de vulnérable semble plus aisé que celui du statut d’exclu. Selon l’auteure, il importe de se distancer des a priori pour revoir la façon dont nous nommons les groupes sociaux déviants et marginalisés, et s’éloigner de nos présuppositions pour éviter la reproduction des inégalités. L’auteure prône une triangulation des données et des approches de recherche, par l’utilisation de différentes méthodes de collecte (notamment qualitatives et quantitatives) pour favoriser une observation plurielle des situations de vulnérabilité. La géographie et l’occupation de l’espace doivent aussi être prises en considération, car elles constituent une base commune pour ces différentes dimensions. Les acteurs sociaux concernés vivent souvent en dehors des espaces sociaux valorisés, et ont de la difficulté à se réaliser face aux normes sociales dominantes. En ce sens, ils vivent un processus d’éloignement du social, et cette privation de certaines activités enclenche un processus de stigmatisation qui tend à les associer à des individus « de deuxième zone » (2008 : 17).

Marc-Henry Soulet : la vulnérabilité comme notion potentielle, structurelle et relationnelle

Dans un chapitre intitulé « La vulnérabilité : un problème social paradoxal », Marc-Henry Soulet propose une approche sociale de la vulnérabilité. Tout comme Shirley Roy, il considère qu’une approche élargie est nécessaire si l’on désire éviter une réduction de l’individu à l’exclusion. Il s’agit de voir la vulnérabilité au-delà d’un état intermédiaire entre intégration et exclusion. Cette approche élargie invite à déplacer le regard sur les dimensions structurelles qui fragilisent les individus, ou qui les maintiennent dans la fragilité. De ce fait, la vulnérabilité est comprise comme un concept potentiel, structurel et relationnel. Soulet en décline cinq dimensions fondamentales : la relation au travail, la désocialisation des protections, la désinstitutionalisation de la société, la mutation des modes de socialisation, et le renversement du rapport au risque. Ainsi, la vulnérabilité se retrouve au centre de l’intégration sociale ; elle s’immisce au travers du déficit d’intégration des individus, dans un univers social qui ne se construit plus uniquement de haut en bas, mais bien dans les interactions individuelles quotidiennes. Elle est individualisée, autodéclarée et autoréalisée, mais elle est aussi le fruit d’une socialisation imparfaite. Or, le poids de cette socialisation imparfaite retombe sur l’individu directement et accentue les risques de désaffiliation sociale, renforçant ce que l’auteur caractérise comme un type d’individualisme négatif. Les individus se retrouvent dans un constant contexte d’épreuves et d’évaluations auxquelles ils ne peuvent facilement répondre. La vulnérabilité renvoie à cette incapacité individuelle à joindre ces idéaux sociaux, au sein de sociétés qui tendent paradoxalement à identifier les « faibles » comme des citoyens inaboutis.

Viviane Châtel : vulnérabilité et responsabilité individuelle

Dans son chapitre intitulé « Au-delà de la vulnérabilité sociale, la vulnérabilité symbolique » Viviane Châtel défend l’idée que la responsabilité et l’autonomie individuelles constituent aujourd’hui des facteurs clé de la vulnérabilité. Autrefois perçues comme une problématique sociale collective, la pauvreté et la vulnérabilité sont aujourd’hui transférées à la responsabilité individuelle. Elle avance l’hypothèse selon laquelle l’habileté à l’autonomie et la situation de vulnérabilité formeraient l’équation menant à la violence symbolique. Cette violence symbolique invisible perpétrée sur les populations défavorisées toucherait plus durement les populations à risque, et pourrait éventuellement concerner tous les citoyens. En d’autres mots, c’est par la discussion entourant la capacité individuelle à faire preuve d’autonomie que les individus -peu importe leur situation- pourront éviter de se trouver en situation de vulnérabilité.

Au final, ces différentes lectures du concept de vulnérabilité sociale partagent une même ligne directrice : elle invitent à dédoubler le regard sur les deux facettes de la vulnérabilité, en gardant une approche sensible à la fois la souffrance individuelle qui lui est associée, mais sans oublier de dévoiler les conditions sociales qui favorisent son institutionnalisation.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrage :

Châtel Vivianne et Shirley Roy (dirs.). « Penser la vulnérabilité : visages de la fragilisation du social », Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2008.

Chapitres :

Châtel, Vivianne. « Au-delà de la vulnérabilité sociale, la vulnérabilité symbolique », dans Vivianne Châtel et Shirley Roy (dirs.), Penser la vulnérabilité : visages de la fragilisation du social, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2008, p. 201-240

Roy, Shirley. « De l’exclusion à la vulnérabilité », dans Vivianne Châtel et Shirley Roy (dirs.), Penser la vulnérabilité : visages de la fragilisation du social, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2008, p. 13-36.

Soulet, Marc-Henry. « La vulnérabilité : un problème social paradoxal », dans Vivianne Châtel et Shirley Roy (dirs.), Penser la vulnérabilité : visages de la fragilisation du social, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2008, p. 65-90.

Pour citer cet article :

Laurence Mondou-Labbé, « Tous vulnérables ? », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, mars 2018.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 29 mars 2018 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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Laurence Mondou-Labbé

Étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal, je m’intéresse principalement aux inégalités quotidiennes que vivent les femmes itinérantes dans la grande métropole de Montréal. Intervenante psychosociale de métier, je me suis toujours intéressée à la problématique de l’itinérance. Ce n’est qu’en 2015, lors de mon embauche dans l’un des plus grands organismes communautaires en itinérance au Canada, que j’ai pu observer l’ampleur de la problématique. De là ma décision de continuer mes études aux cycles supérieurs, en vue de mieux d’une meilleure compréhension et éventuellement du développement de programmes d’aides adaptés aux femmes. À ce titre, c’est pourquoi je participe à la Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, en vue de publier du contenu intéressant et accessible à tous. En espérant vous offrir une lecture intéressante, Laurence Mondou-Labbé Laurence.mondou-labbe@umontreal.ca