« Evicted » ou la violence du marché du logement

« Evicted » ou la violence du marché du logement
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« Evicted », c’est une plongée brute, radicale, incisive, dans le monde des expulsions locatives. Ce phénomène est en pleine expansion aux Etats-Unis, mais aussi dans de nombreuses villes du monde occidental : dans le sillage de la crise de 2008 et des politiques d’austérité, le mouvement des Indignés s’était déjà élevé contre la recrudescence des expulsions en Espagne. Dans cet ouvrage, l’ethnologue Matthew Desmond nous conduit à Milwaukee, une ville du Wisconsin, dans la région des Grands Lacs aux prises avec la désindustrialisation. Ces dernières années, les loyers y ont augmenté de 70%, et le nombre d’expulsions a connu une forte hausse, jusqu’à toucher désormais un locataire sur 8.  Le phénomène est massif, mais ciblé : il touche en particulier les femmes noires, notamment les mères célibataires… et donc leurs enfants.

« Trottoir ou camion » ? Le livre s’ouvre sur cette terrible alternative : à la suite d’un dommage causé sur sa porte, Arleen est expulsée avec ses deux enfants. Ce qui signifie, concrètement, que leurs affaires peuvent être déversées soit sur le trottoir, soit dans un camion vers un lieu de stockage. Arleen ne peut s’offrir les frais du camion, ce sera donc le trottoir. Ce déversement marquera un point radical de basculement dans sa trajectoire et dans celle de ses enfants. Matthew Desmond suit ainsi 8 familles touchées d’une façon ou d’une autre par ce phénomène de l’expulsion, et en restitue, dans une écriture dense et sèche, les suites matérielles, émotionnelles et existentielles. Le livre se structure entièrement autour de ce moment charnière, en trois temporalités implacables : « Rent », « Out », « After ».

Le lecteur aura l’impression de lire un roman social… à la différence qu’il ne s’agit ici pas de fiction, mais d’une enquête ethnographique longue de 2 ans dans le « Ghetto noir » de Milwaukee et dans un camping aux marges de la ville. L’auteur a pris en effet le parti de s’effacer totalement pour déployer sa thèse sous une forme quasi-exclusivement narrative, laissant ses « personnages » porter l’essentiel de son propos. Par cette place centrale donnée à la description, l’ouvrage a la force émotionnelle du documentaire, mais aussi les limites : ce parti pris narratif peut parfois déranger, car au-delà de ces portraits et de l’attachement qu’ils suscitent, il s’agit bien d’un livre porteur d’une thèse scientifique et d’une volonté démonstrative, fruit de choix omniprésents mais peu explicités. Le soin est ainsi laissé au lecteur de faire émerger les lignes argumentatives sous-jacentes ; nous en retiendrons ici deux.

Une des grandes forces de l’ouvrage réside tout d’abord dans une mise à nu radicale de la violence du marché du logement actuel. Son enquête inclut également deux propriétaires, et nous rend ainsi lisible les deux versants -propriétaires et locataires- de l’expulsion. Issus d’une frange précaire des classes moyennes, ces propriétaires ont choisi d’ « investir » dans ce marché du logement insaluble, promesse de meilleurs lendemains que le seul travail salarié. Eux-mêmes se retrouvent aux prises avec leur crédit immobilier, et n’hésitent pas à faire pression sur les locataires ou à initier des démarches d’expulsion. Ils incarnent l’émergence de cette frange précarisée et endettée des classes moyennes qui prospère sur le terreau de la crise par l’extorsion de loyers devenus élevés. L’expulsion apparaît alors comme le fruit direct de la confrontation de deux intérêts devenus divergents, comme l’exploitation des uns contre les autres et, au fond, comme un rapport de classe contre classe. On comprend aussi, à les suivre, que c’est avant tout l’absence de politiques nationales et municipales volontaristes qui a permis l’émergence rapide de cette frange de petits propriétaires.

D’autre part, ce livre porte un discours marquant sur la perte d’ancrage et les effets concrets des expulsions. Pour Matthew Desmond, c’est l’expulsion qui crée la pauvreté, et non l’inverse : elle signe un aller, davantage qu’un aller-retour, vers une précarisation radicale de l’existence. Le logement assure la place et la continuité de l’être ; l’expulsion s’apparente à une impasse, tant elle prive l’individu de la capacité même d’y répondre et de rebondir, et conduit non seulement à la perte des attaches aux autres, mais aussi et surtout, des attaches à soi. Elle réduit les individus expulsés à leur rage de survie, et le lecteur ressent directement cet enfermement dans le présent et l’urgence radicale de leur combat.

Pour sûr, ce livre ne changera pas directement le sort des personnes concernées. Mais son succès fulgurant est celui d’une rencontre, celle d’un moment, d’une oeuvre et d’une sensibilité : par son effet de loupe sur les rouages et les effets des expulsions, cette fresque documentaire participe d’une prise de conscience des Etats-Unis quant aux évolutions les plus acerbes de leur marché du logement, et le manque d’emprise des politiques publiques sur ces métamorphoses. Matthew Desmond se vit lui-même comme un « relais », et trace en conclusion quelques propositions, encourageant une meilleure prise en compte politique de ces logiques, notamment au niveau municipal. Mais il serait trompeur de réduire ce livre à une seule problématique américaine, car il nous rappelle, par l’envers, que la polarisation sociale accélérée de nos villes se joue aujourd’hui en priorité autour du logement, qui devient la pierre angulaire d’un nouveau rapport de classe.

Référence :

Matthew Desmond, Evicted. Poverty and Profit in the American City, Allen Lane, 2016, 418 p.

Pour aller plus loin :

Pour citer cet article :

Cécile Van de Velde, « « Evicted » ou la violence du marché du logement », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, juin 2017.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 17 juin 2017 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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