Circulez! Migrations étudiantes et inégalités sociales

Circulez! Migrations étudiantes et inégalités sociales
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NB : Cet article est issu de la préface de l’ouvrage de Carolina Pinto Baleisan, « Migrations étudiantes sud-américaines. Trajectoires sociales et bifurcations biographiques, », paru en mai 2017 à La Documentation Française.

Capture d’écran 2017-06-01 à 01.10.59Etudiants : circulez ! L’injonction à la mobilité au cours des études s’est accentuée ces dernières années, et avec elle, le « capital migratoire » s’est imposé dans l’imaginaire social à la fois comme une marque de modernité cosmopolite, un attribut de distinction, et un passeport potentiel vers l’élite. Partir étudier à l’étranger, se doter d’un diplôme et d’une expérience internationale sont de plus en plus perçus comme des stratégies susceptibles de « faire la différence » sur un marché du travail compétitif, permettant soit d’éviter le déclassement, soit de contourner certaines hiérarchies préétablies au niveau local. Avec l’augmentation des flux de migration étudiante dans le monde au cours de la dernière décennie, une nouvelle figure a émergé dans les représentations sociales : celle d’un étudiant « international », cosmopolite, citoyen du monde, sans frontières et sans ancrages.

À partir d’une enquête aussi rigoureuse que passionnante[1], Carolina Pinto Baleisan nous conduit sur les sentiers, en réalité très balisés, de la conquête de ce label « international ». Comment devient-on un « étudiant international » aujourd’hui? Qui sont ces migrants, d’où viennent-ils, que vivent-ils, où vont-ils ? En s’appuyant sur les migrations de jeunes hautement qualifiés originaires d’Amérique du Sud, son enquête déconstruit finement les rouages sociaux et politiques de la fabrique de cet étudiant international. Un ingénieux dispositif comparatif confronte deux « points de départ » -le Chili et la Colombie- et trois « points d’arrivée »- Paris, New York et Boston, ce qui fait émerger les logiques géopolitiques et sociales qui structurent aujourd’hui ces circuits migratoires. Sur ces flux, elle pose des visages, des voix et des parcours : grâce aux remarquables entretiens rétrospectifs qu’elle a recueillis auprès de ces jeunes Chiliens et Colombiens hautement qualifiés, Carolina Pinto Baleisan place au cœur de son analyse la notion de « trajectoire », et restitue ce type de migration dans son épaisseur temporelle, depuis les racines du projet, jusqu’à son déroulement effectif et l’expérience du retour.

Cette jonction des échelles intimes et macro-sociales lui donne les moyens empiriques de répondre à un questionnement fondateur, présent tout au long de l’ouvrage : saisir où se situe, dans ces chemins prédéterminés de la migration étudiante, la part de l’incertain, de l’imprévisible et de la liberté individuelle. Elle nous montre combien les sentiers de l’international, même s’ils résonnent comme des chemins d’émancipation individuelle pour les principaux concernés, sont aussi marqués de règles du jeu codifiées, d’inégalités et de sillons pré-tracés. Devenir « international », c’est tenir le subtil équilibre entre l’aspiration à se « réinventer » loin de son épicentre social, et la réponse à des attentes sociales ciblées. Par ce réancrage sociologique, l’ouvrage déconstruit ainsi certains mythes de la migration ; parmi eux, nous pouvons ici en retenir trois, qui renvoient aux territoires, aux inégalités, et aux normes sociales.

La migration comme « capsule sociale »

D’une part, loin d’être déterritorialisée, cette migration est en réalité marquée par le poids des sociétés. Carolina Pinto Baleisan déconstruit une première illusion : alors qu’on les croit « transnationaux » et sans frontières, ces flux de migrations sont en réalité « encapsulés » d’une société à l’autre, cloisonnés dans des circuits historiquement construits, et ce de l’aller jusqu’au retour. Le jeune migrant s’inscrit dans des flux politiquement construits, où se jouent des dynamiques Nord-Sud, des liens historiques, des actions publiques nationales et locales, mais aussi une féroce compétition entre institutions éducatives pour attirer ces étudiants supposés aisés. Les « choix » de migration se clivent eux-mêmes en fonction des milieux sociaux -les classes les plus aisées sont notamment davantage attirées vers des universités américaines très réputées comme Harvard- mais aussi par filières -par exemple, les sciences humaines et sociales génèrent davantage de flux vers Paris-. Ce concept de « capsule » sociale ne se limite pas à ces circuits structurés, mais rend compte de l’ensemble de la trajectoire migratoire : la capsule tend à maintenir l’étudiant international « à part », dans des formations ou des groupes spécifiques relativement cloisonnés, et ce d’autant plus que la migration se déploie sur un temps relativement court de quelques années, avec bien souvent de faibles perspectives d’insertion sur le marché du travail de la société d’accueil. Carolina Pinto Baleisan remet ainsi en cause l’illusion de « fuite des cerveaux » prégnante dans les débats publics des sociétés d’origine. Il existe bien sûr différents degrés de migration « encapsulée », et les étudiants peuvent en quelque sorte se « décapsuler » et bifurquer du chemin initialement tracé, notamment dans un schéma d’études longues. Mais in fine, c’est à l’intérieur de ce scénario social que chacun va jouer sa propre partition, et que vont se déployer les expériences de détachement et de rattachement, et d’invention de soi comme « adulte ».

Un sentier pavé d’inégalités

D’autre part, loin de constituer un tremplin social uniforme vers la réussite, la migration étudiante suit un sentier pavé d’inégalités. Cet ouvrage déconstruit un second mythe : celui d’une migration systématiquement synonyme d’ascension sociale, quel que soit le parcours antérieur. La migration inscrit plutôt l’étudiant dans de multiples systèmes d’inégalités. Dans le pays d’accueil, il doit apprendre à se sentir « étranger », voire « périphérique », dans une place souvent moins privilégiée qu’auparavant, au sein de nouvelles hiérarchies sociales. Dans le pays d’origine, ce passeport vers une réussite présumée est en réalité conditionné à plusieurs épreuves sociales qui se déploient à différentes étapes de la migration. Carolina Pinto Baleisan remonte ainsi jusqu’à l’enfance, dès les premiers pas scolaires, pour montrer le poids de l’héritage familial dans l’accès à différentes stratégies de mobilités, poids qui se prolongera lors de la migration elle-même, dans la capacité des familles à financer les coûts de la migration : pour les familles favorisées, il s’agit par exemple de préserver la tradition cosmopolite, alors que pour les classes moyennes, plutôt de monter ou contourner les règles établies d’ascension sociale. Or, pour ces derniers notamment, ce privilège perçu peut se refermer tel un piège, et devenir source de frustration : même après le retour, la capacité à faire valoir son expérience internationale sur le marché du travail est très contrastée, et dépend en partie des filières d’études antérieures et de la capacité à se refondre dans un marché national compétitif. Autrement dit, souligne Carolina Pinto Baleisan, si l’expérience internationale peut agir comme un amplificateur de privilèges pour une frange avertie de ces jeunes générations d’étudiants, c’est loin d’être systématiquement le cas.

Ni trop, ni trop peu : la voie étroite de l’international

Enfin, loin d’être abstrait et détaché de normes sociales, le label « international » est en réalité socialement et nationalement ancré. Carolina Pinto Baleisan souligne combien l’expérience internationale ne se monnaie pas tant dans la société d’accueil, mais dans la société d’origine. Elle est en réalité conditionnée à une voie étroite : non seulement il ne faut pas rester et s’installer dans le pays d’accueil –on devient alors l’étranger ou le migrant-, mais il faut aussi savoir revenir, c’est-à-dire se refondre dans les normes sociales locales. Le plus souvent, cette forme de migration ne constitue ainsi qu’une suspension temporaire des normes sociales du pays d’origine, doublée d’une confrontation aux normes sociales du pays d’accueil. Migrer ne signifie donc pas, dans ces cas-là, s’abstraire des normes et attentes sociales, mais bien au contraire les confronter et réaliser les poids des lieux ; c’est dans cette confrontation que l’individu se construira comme adulte. Carolina Pinto Baleisan souligne à cet égard que les « cosmopolites », ceux qui se revendiquent « citoyens du monde », mobiles et sans frontières, ne forment qu’une partie des jeunes étudiants en mobilité. Devenir international, ce n’est donc pas un aller, mais plutôt un aller-retour codifié.

Au final, Carolina Pinto Baleisan nous livre dans cet ouvrage un puissant portrait sociologique de « l’étudiant international », figure émergente de notre monde éducatif globalisé. La portée de sa recherche va bien au-delà de la spécificité des flux étudiés -les migrations sud-américaines- pour restituer la dynamique humaine, sociale et politique de ces migrations étudiantes du début du 21ème siècle : c’est un ouvrage non seulement pionnier, mais qui fera référence.

[1] La thèse dont est issu cet ouvrage a reçu le Prix Louis Gruel de l’Observatoire de la Vie Étudiante en 2014.

Ouvrage de référence

Carolina Pinto Baleisan, Migrations étudiantes sud-américaines. Trajectoires sociales et bifurcations biographiques, La Documentation Française, 2017.

Lien : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/catalogue/9782111453999/index.shtml

Pour citer cet article :

Cécile Van de Velde, Circulez!  Migrations étudiantes et inégalités sociales, Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, mai 2017.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 31 mai 2017 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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