« Heat wave » – autopsie d’une vague de chaleur meurtrière à Chicago

« Heat wave » - autopsie d’une vague de chaleur meurtrière à Chicago
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1La journée du 13 juillet 1995 marque le début d’une vague de chaleur meurtrière à Chicago. Le profil des victimes de cette canicule intéressait les experts parce qu’il soulevait beaucoup de questions. En effet, non seulement le nombre de victimes (plus de 700) était anormalement élevé, mais elles étaient généralement retrouvées seules. Et surtout, on observait de fortes différences de mortalité selon les quartiers. N’étant pas convaincu par les interprétations qui étaient proposées, le sociologue Eric Klinenberg a fait sa propre analyse, ou selon ses mots, plutôt sa propre « autopsie » du désastre. Ceci a abouti à l’écriture de Heat Wave, qui a été publié en 2002 et qui est le sujet de cet article.

Cette enquête frappe par son ampleur : pendant cinq ans, l’auteur a fait un nombre impressionnant de lectures, d’entrevues, et d’observations ethnographiques. Il nous livre ici un ouvrage passionnant, dense et nuancé, tout en restant accessible. On ne peut tout aborder dans un seul article, je me concentrerais donc ici sur quelques points qui m’ont particulièrement intéressée et qui m’ont semblé entrer en résonnance avec l’actualité.

Une vague de chaleur comme fait social total : rendre visible l’invisible

L’auteur mentionne au début du livre que ce qui rend cette vague de chaleur si significative est qu’elle correspond à un « fait social total », faisant référence au concept élaboré par Marcel Mauss. Cela signifie que derrière ce désastre environnemental, il y a un vaste ensemble d’institutions sociales et de processus sociaux qui sont à l’œuvre. Ainsi, le blâme ne repose pas sur une seule personne ou institution, car c’est le système au complet qui a échoué. De plus, la vague de chaleur a eu comme effet de rendre visibles des phénomènes qui étaient préalablement invisibles. C’est précisément sur ces phénomènes qu’Eric Klinenberg veut s’attarder.

Mourir seul : la solitude des victimes

La caractéristique la plus frappante dans le profil des victimes est le fait qu’elles ont été retrouvées seules. Comme méthode, Erik Klinenberg tente, d’une certaine manière, de faire la connaissance des victimes de la canicule. Il a entre autres parlé aux voisins, aux membres de la famille, à la police ; il a fouillé dans les boîtes qui appartenaient aux défunts, il a regardé ce qui avait été dit aux nouvelles, etc. Ce qui l’a le plus frappé est l’indignité et l’isolement apparents dans la façon dont les victimes sont mortes. Il le rappelle : vieillir et mourir seul est une tendance démographique qui prend de l’ampleur partout dans le monde. La vague de chaleur a donc eu comme effet de montrer que le fait d’être isolé et en réclusion rend les personnes vulnérables, lors d’un désastre certes mais aussi dans la vie quotidienne. Il s’agit ici non seulement de vivre seul, mais aussi d’avoir des liens sociaux très limités.

Une culture de la peur

L’une des explications à ce phénomène réside dans la « culture de la peur » qui s’était installée pendant les années précédentes à Chicago. L’auteur rappelle qu’auparavant, lors des canicules, les gens allaient dehors pour se rafraîchir, dans les centres commerciaux ou encore dormir sur une plage. Cette évolution sociétale a été, entre autres, causée par la détérioration spatiale et la concentration criminelle à certains endroits. La combinaison de ces deux éléments tend à isoler les individus et à les tenir reclus. Même si cette peur est particulièrement forte dans les quartiers les plus dangereux, l’insécurité réussit quand même à s’infiltrer dans toute la ville. Klinenberg identifie ce phénomène comme étant une « pervasive bunker mentality ». L’auteur remarque aussi un déni de l’importance des réseaux de support en général, pourtant essentiels à la survie lors d’un désastre. Bref, le coût social de la peur a eu selon lui des conséquences meurtrières durant la vague de chaleur.

Ethnicités et quartiers

D’autres caractéristiques intéressantes des victimes de la vague de chaleur font cette fois référence aux différences « ethniques » et à la géographie. L’auteur s’est ici intéressé à des groupes de pairs qui ont de fortes similarités démographiques mais qui ont eu des taux de mortalités différentes pendant la canicule. Ce qui est intéressant avec la ville de Chicago, c’est que les quartiers sont divisés par groupes ethniques, du fait des différentes vagues d’immigration qui se sont produites à divers moments dans le passé. Les explications populaires étaient surtout données au niveau des différences entre la composition des groupes ethniques : les gens croyaient par exemple que les latinos avaient des taux de mortalité bas parce qu’ils ont le sang chaud et donc qu’ils ne sont pas affectés de la même manière par les canicules. Cela est évidemment complètement faux, et la réponse que propose l’auteur, appuyée par des extraits d’entretiens, se situe plutôt au niveau des valeurs et des normes sociales, ainsi que des caractéristiques même des quartiers. Les Latinos ont en effet ce que Erik Klinenberg appelle une « cultural practice of caring » : les personnes âgées restent ainsi intégrées dans la famille, par valeurs mais aussi par besoin puisqu’ils sont utiles à la famille. De plus, l’auteur relève également des différences liées aux caractéristiques résidentielles mêmes de chacun de ces quartiers et des logements, de leur niveau de concentration ou d’insalubrité, et donc plus ou moins propices à la sociabilité et à l’entraide collective.

Politiques publiques : les effets d’un « Entrepreunarial State »

De plus, les États, qu’ils l’admettent ou non, jouent un rôle important lors des crises environnementales. Lors du désastre, le gouvernement de la ville de Chicago suivait un modèle du type « Entrepreneurial State ». L’Etat entrepreneurial fait référence à un gouvernement qui va mesurer l’efficacité des programmes publics par le nombre de réduction (« cutbacks ») au lieu de se préoccuper de la qualité de ces programmes. Plusieurs types de gouvernement suivent aujourd’hui ce modèle, par exemple celui du Québec. Un gouvernement entrepreneurial est aussi un gouvernement qui va faire la promotion de la compétition. Après avoir passé du temps avec des travailleurs sociaux et des travailleurs aux soins à domicile pour les personnes âgées, Klinenberg remarque que le « underservice » est la norme. On sous-estime systématiquement les coûts tandis qu’on surestime la capacité à accomplir le travail. Le gouvernement va investir dans le marketing et il va adopter une logique de consommateurs qui achètent des services. Bien entendu, ce système est problématique pour les personnes les plus vulnérables, car la recherche et la confrontation de programmes et services publics n’est évidemment pas accessible à tous. Ainsi, les personnes qui ont le plus besoin d’aide ont un risque plus élevé de ne pas en obtenir. À l’opposé, les études de politiques urbaines montrent que les gouvernements locaux sont plus réceptifs aux demandes venant des élites. Non seulement ce système n’aide pas les personnes vulnérables mais il tend aussi à rendre les inégalités encore plus prononcées. La canicule de 1995 est un exemple extrême du danger d’une telle idéologie. 

La culture policière

Enfin, dans cette « autopsie », Erik Klinenberg aborde un dernier point d’interprétation : la culture policière. Après avoir fait des recherches théoriques et empiriques, Klinenberg trouve qu’il y a une culture qui est propre au milieu policier. Il a ainsi remarqué que les policiers ont une vue traditionnelle de leur travail. Les tentatives pour améliorer leur training ont été accueillies avec beaucoup de résistance. Les changements visaient à élargir leurs compétences pour les rendre plus investis dans la communauté, mais il subsiste une culture dans le milieu policier les empêchant de voir la résolution de problèmes comme faisant partie intégrante du travail de policier, ce qui a pu constituer un élément de la chaîne de cette Heat Wave.

Conclusion

Au final, voici un ouvrage de référence, qui, en se centrant sur une étude de cas ciblée –un épisode de canicule à Chicago- va en réalité bien plus loin : il rend visible toute la chaîne sociale de nos solitudes, pour les inscrire à la fois dans leurs fondements individuels, relationnels, résidentiels et politiques. Il nous rappelle ainsi combien que la solitude n’est pas uniquement un problème intime, mais aussi, et avant tout, un problème social.

Référence :

Klinenberg E., Heat Wave, A Social Autopsy of a Disaster in Chicago, University of Chicago Press, 2002.

Pour citer cet article :

Valérie Pednault-Audette, « Heat wave » : autopsie d’une vague de chaleur meurtrière à Chicago », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, mai 2017.

 

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 4 mai 2017 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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