Le rêve d’une adolescente, de sa communauté et des enfants des Premières Nations

Le rêve d'une adolescente, de sa communauté et des enfants des Premières Nations
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Shannen Koostachin n’avait que 14 ans lorsqu’elle s’est rendue à Ottawa pour défendre la cause qui lui tenait le plus à cœur, soit l’éducation des jeunes de sa communauté Crie, Kattawapiskak, située dans le nord de l’Ontario. Shannen et quelques-uns de ses camarades de classe étaient venus réclamer une nouvelle école au gouvernement, chose que ce dernier avait promis dix ans plus tôt. Le ministre leur avait alors répondu que la construction d’une école dans la réserve n’était pas une priorité du gouvernement. Loin de se laisser abattre, Shannen avait rétorqué que cette réponse n’était pas suffisante et que les enfants n’abandonneraient pas la lutte.

 

Shannen et son groupe ne savaient pas, à ce moment, que des milliers d’autres enfants de partout au Canada étaient eux aussi oubliés, et que des centaines de millions de dollars du budget alloué aux écoles des Premières Nations manquaient au compte chaque année, souvent détournés par le ministère des Affaires autochtones lui-même. En effet, contrairement à la situation hors-réserves, aux Affaires autochtones, le budget pour les écoles n’est pas protégé et il n’est pas rare qu’il disparaisse en poursuites judiciaires, en honoraires d’avocats ou encore en résolution de problèmes urgents tels des inondations. Parallèlement, alors qu’il coûte au gouvernement environ 15 000$ par année pour éduquer un enfant habitant une municipalité avoisinante de la région, Kattawapiskak se voit offrir la moitié de ce montant par élève. Il n’est donc pas surprenant que le niveau d’apprentissage général des élèves de la communauté soit moindre et que leurs perspectives de réussite en souffrent.

Capture d’écran 2017-04-05 à 19.39.03Hi-Ho Mistahey!, un documentaire d’Alanis Obomsawin paru en 2013,  raconte l’histoire du « Rêve de Shannen », une campagne nationale historique menée par les enfants et pour les enfants.

À la suite du décès de Shannen d’un accident de voiture en 2010, le mouvement pour les droits des enfants autochtones qu’elle avait porté jusque-là s’est vu prendre beaucoup d’ampleur. Tous se sont sentis inspirés par la détermination dont Shannen avait fait preuve et ont souhaité poursuivre la lutte pour que les enfants des Premières Nations aient accès à une éducation équitable et à des écoles sécuritaires et adéquates. L’élan de solidarité manifesté par d’autres enfants du pays a notamment permis aux revendications du projet de retentir aux Nations Unies à Genève, où les voix de quelques jeunes de différentes communautés ont été entendues.

Malgré la visibilité connue par la campagne ainsi que le ton relativement optimiste du long métrage, ce dernier ne manque pas de dévoiler les nombreuses injustices qui sont celles des communautés autochtones canadiennes. La variété des témoignages livrés à travers le documentaire nous donne un aperçu de la complexité des enjeux et des inégalités sociales vécues, lesquels sont loin de se résumer à une question d’argent et d’infrastructures. Encore aujourd’hui, le cœur du problème semble résider dans le statut même accordé aux réserves autochtones par les autorités fédérales, soit un statut de second rang.

Parmi les témoignages exposés dans ce documentaire, ceux des jeunes sont indubitablement les plus saisissants, puisqu’il est rare d’entendre la génération imminente s’exprimer sur le sort de son avenir, et le faire de manière aussi lucide et réaliste, bien que pessimiste.

En dépit de l’accent volontaire porté sur les jeunes et l’éducation, Hi-Ho Mistahey! (qui signifie « Je t’aime à tout jamais » en langue crie) permet un coup d’œil éclairé sur le contexte social autochtone au Canada, duquel nous entendons beaucoup parler sans souvent pouvoir en rendre compte nous-mêmes. Enfin, apprendre que la réalisatrice du documentaire a dû interrompre le tournage pour filmer un second documentaire sur la crise des logements et des infrastructures qui a éclaté à Kattawapiskak en 2011 ajoute une dimension fort concrète à notre compréhension du contexte socioéconomique précaire de cette réserve, et de la situation autochtone plus globale par la même occasion.

Visionner un extrait :

Alanis Obomsawin, « Hi-Ho Mistahey! », Office national du film du Canada, 2013, https://www.onf.ca/film/hi-ho_mistahey_fr/clip/hi-ho_mistahey_extrait/. 

Visionner le documentaire :

Alanis Obomsawin, « Hi-Ho Mistahey! », Office national du film du Canada, 2013, https://www.onf.ca/film/hi-ho_mistahey_fr/.

Pour citer cet article :

Gabrielle Tétrault, « Le rêve d’une adolescente, de sa communauté et des enfants des Premières Nations », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, avril 2017.

Publié dans inegalitessociales.com,

Le 5 avril 2017 © Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie.

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