Do Black Lives REALLY Matter?

Do Black Lives REALLY Matter?
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Freddy Villanueva, Freddie Gray, Trayvon Martin et Eric Garner… Autant de noms qui ont fait la manchette au cours des dernières années. Ces individus sont liés par les conditions de leur décès : tués par la police, et dotés d’une pigmentation de peau différente de celle de leur agresseur… Ils ont été reconnus victimes d’un système qui tend à discriminer certains groupes d’individus, en particulier les afro-américains. À la lumière de cette actualité, il me semble important de mettre en valeur un documentaire qui traite de l’enjeu du racisme porté par un système ou une institution, ce que l’on peut appeler le « racisme systémique » ou le « racisme institutionnel ».

Ce documentaire s’intitule « 13th », en référence au 13ème amendement. Ce film a été réalisé par la réalisatrice américaine Ava Duvernay. Cette réalisatrice a su marquer l’imaginaire avec des films tels que «Middle of Nowhere», récipiendaire du prix du meilleur réalisateur au Festival de Sundance en 2012, et « Selma », film qui lui a valu une nomination pour le prix du meilleur réalisateur au Golden Globes et de film de l’année aux Oscars. Elle fut ainsi la première femme afro-américaine à être nominée dans toutes ces catégories. Elle revient en force cette année avec ce documentaire2 historique[1] intitulé « 13th», qui frappe par son réalisme. Ce long-métrage relate l’évolution du système judiciaire des États-Unis depuis les années 1900, ainsi que les inégalités sociales persistantes entre les « gens de couleur » et les « caucasiens ». Il dépeint l’inégalité systémique que vivent les personnes afro-américaines des États-Unis en ce qui concerne leurs droits et libertés. En suivant le fil de ce documentaire, je voudrais revenir dans cet article sur trois grandes périodes qui ont affecté les citoyens noirs américains, et qui éclairent les formes successives de la ségrégation raciale aux États-Unis : le 13ème amendement et ses prolongements, les lois de ségrégation raciale et l’obtention de droits civils, et l’actuelle « War on Drugs » qui cache de nouvelles formes de discriminations.

Après le 13th amendement : un esclavage déguisé ?

Le 6 décembre 1865, la guerre de Sécession est chose du passé : le 13e amendement de la constitution américaine abolit l’esclavage et le travail involontaire -à l’exception du travail imposé et non-rémunéré dans le cas d’une peine carcérale suite à un crime-. Avec cet amendement, 4 millions de personnes afro-américaines sont libérées du système esclavagiste. Or, jusqu’alors, l’économie sudiste dépendait grandement du travail des esclaves : pour régler ce problème, le système sudiste accentue l’emprisonnement des personnes de couleur pour avoir commis des crimes mineurs tels que le vagabondage et le colportage. Ce genre d’arrestation a pour but de fournir subtilement des travailleurs forcés aux industries du Sud pour que celles-ci puissent bénéficier du travail des prisonniers sans avoir à les étiqueter comme « esclaves ». Ces  »criminels » (en grande partie afro-américains) deviennent alors victimes d’une nouvelle forme d’esclavagisme, devenue institutionnalisée.

En 1915, Birth of a Nation, le premier film blockbuster, est affiché en salle de cinéma. Ce film dépeint les Noirs (acteurs blancs avec le visage maquillé de type blackface) comme des sauvages, des agresseurs et des cannibales dangereux envers les femmes blanches. Un groupe d’hommes à cheval vêtus de soutanes et de cagoules pointues blanches y sont présentés comme des héros, ce qui expliquerait en partie la résurgence du Ku Klux Klan (KKK). Ayant été visionné par un grand nombre de citoyens américains, ce film n’est pas sans lien avec la migration croissante des Afro-américains vers des États plus nordistes. Ceux-ci fuyaient le lynchage, l’emprisonnement injustifié et l’inégalité sociale portée par le système sudiste, le KKK et les préjugés de la part des Blancs.

Des « Segregation Laws » aux « Civil Rights Acts »

Le 2e élément de changement historique abordé dans le film « 13th » est la création de Segregation Laws dans plusieurs municipalités du sud des États-Unis. Ces lois et règlements, surnommés « Jim Crow Laws » (1876 à 1964), ont joué un rôle important dans la ségrégation raciale aux États-Unis. Ces lois avaient pour objectif de créer deux classes de citoyens distinguables selon leur race. La délimitation de ces races se faisait dans les lieux publics comme dans des écoles, des trains et des autobus. Il y avait des entrées différentes pour les personnes noires dans les places publiques et elles n’avaient pas le droit au vote. De nombreux mouvements sont nés en réaction à ces inégalités, dont le Civil Right Movement et le Human Rights Movement. Ils avaient pour mission de changer la perception de la culture américaine envers les personnes afro-américaines. Les médias traditionnels représentaient les activistes du mouvement des droits civils comme des criminels. Le Civil Rights Act (2 juillet 1964) et le Voting Right Act (6 août 1965) sont deux lois qui ont bousculé le système en interdisant la discrimination raciale dans le vote ou dans toute autre sphère de la société, permettant une évolution rapide dans l’accès des droits et les libertés des communautés ethniques. Je pense qu’il est important de reconnaître cette évolution historique sans toutefois oublier que pendant une longue période, le système gouvernemental prônait l’inégalité entre deux communautés distinctes. De nombreux individus ont été affectés physiquement, mentalement, émotionnellement, spirituellement et généralement par les lois Jim Crow et la discrimination systémique entre différentes classes de citoyens.

La « War on Drugs »

La troisième étape de cette évolution du système judiciaire commence en 1970 avec l’arrivée du Président Richard Nixon : il marque le début de l’ère  »Law and Order », caractérisée par le resserrement judiciaire et gouvernemental envers le trafic de drogues. En 1980, le Président Ronald Reagan déclenche, dans le sillage des idées de Nixon, une « War on Drugs », cet effort gouvernemental pour criminaliser sévèrement les individus liés au trafic de drogues. Cette « guerre » touche particulièrement les communautés pauvres, formées en grande partie d’Afro-américains et de Latinos. La cocaïne et le crack, deux drogues quasi-similaires dont les seules différences reposent sur la texture et le prix, ont apporté dans leur sillage une nouvelle forme d’inégalité face au traitement judiciaire. Lorsqu’un individu se fait appréhender pour possession de  »crack », il risque une lourde peine, tandis que la peine pour un individu en possession de cocaïne n’est pas aussi importante. Or, le crack est l’option la moins coûteuse et par conséquent, cette drogue circule davantage que la cocaïne dans les communautés ethniques, habituellement plus pauvres. La cocaïne, étant plus chère, est plutôt accessible aux communautés plus aisées, majoritairement blanches. Bref, cette  »War on Drugs » portait une forme de racisme systémique, car ces lois ciblaient davantage les gens issus des communautés ethniques pauvres. En 1990, le président Bill Clinton instaura plusieurs nouvelles lois 4: la loi Three Strikes et la loi Mandatory Minimum. Celles-ci ont mis de l’avant des peines exemplaires et très punitives pour les criminels, sans la moindre chance de retourner dans la société après avoir purgé leurs peines. La destruction des familles afro-américaines n’aide aucunement cette communauté à prospérer, lorsque nous pouvons voir que le système en place porte peu d’efforts pour reconstruire ces familles. De plus, la surincarcération affaiblit la défense de la communauté afro-américaine, en touchant nombre de ses leaders. Dans l’ensemble, ces lois favorisent plutôt la punition que la réhabilitation, et constituent un des facteurs de surincarcération des individus noirs aux Etats-Unis. Aujourd’hui, selon une statistique diffusée par l’organisme « The Sentencing Project[2] », 1 afro-américain sur 3 passera un moment de sa vie en prison.

2016 : Le retour à la source ?

En 2001, 45% (878 000 sur 2 015 300) des individus en prison étaient afro-américains. Selon les auteurs de 13th, un tel pourcentage s’explique en partie par un système judiciaire biaisé, qui a toujours évolué en gardant les communautés ethniques dans les bas-fonds du système hiérarchique de la société. Ceci a commencé avec l’esclavage il y a plus de 200 ans. Ensuite, avec l’abolition de l’esclavage, le système s’est tourné vers la faille qui existait dans le 13e amendement : les criminels perdant tous leurs droits. Cela a créé un « boom » dans l’arrestation des personnes noires. Par la suite, le gouvernement a institutionnalisé le racisme avec la loi Jim Crow. Lorsque cette loi est abolie, la  »War on Drugs » prend le relais pour incarcérer massivement les communautés noires et latinos. Ce cheminement nous conduit à aujourd’hui, dans un système carcéral privatisé, dépendant du travail des criminels qui ont été majoritairement condamnés sous l’ère Clinton. Le documentaire éclaire en effet une caractéristique du système carcéral américain : celui-ci est en effet financé par des compagnies privées qui s’appuient sur le travail à bon marché des prisonniers. Bref, nous pouvons ressentir aujourd’hui les répercussions des lois qui ont été émises entre les années 70 et 90. Ces lois ont amené une expansion fulgurante de la population prisonnière qui est passé de 500000 en 1970 à 2 millions en 2014. Il va aussi sans dire que le problème de l’inégalité sociale liée à la pigmentation de la peau reste profondément enraciné aux Etats-Unis. Certes, la situation d’inégalités sociales envers les communautés ethniques n’est pas aussi difficile qu’à l’époque du racisme institutionnalisé (Jim Crow Laws), mais il reste que la structure sociale actuelle n’est aucunement adéquate pour permettre à ses individus de s’épanouir librement. A mes yeux, une réforme du système judiciaire est nécessaire, de façon à mieux réhabiliter les individus ayant un casier judiciaire et leur donner ainsi une réelle seconde chance.

[1] Ce documentaire est disponible sur la plateforme Netflix.

[2] Voir le site de l’organisme : http://www.sentencingproject.org

Pour aller plus loin :

« 13th », documentaire dirigé par Ava Duvernay, 2016, disponible sur la plateforme multimédia Netflix.

Si vous désirez avoir un autre perspective sur les inégalités raciales persistant aujourd’hui aux États-Unis, deux livres intéressants de l’auteur Elijah Andersen, intitulés respectivement « Streetwise: Race, Class, and Change in an Urban Community » (2012) et « The Cosmopolitan Canopy: Race and Civility in Everyday Life » (2011) en font mention.

Pour citer cet article :

Jason Raymond, « Do Black Lives REALLY Matter? », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, mars 2017.

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