« Un racisme sans race » Les logiques de l’exclusion selon Norbert Elias

« Un racisme sans race » Les logiques de l’exclusion selon Norbert Elias
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La monographie « The Established and the Outsiders » est le fruit d’une enquête menée sur le terrain à la fin des années 1960 par John L. Scotson, sous la direction de Norbert Elias. Ce terrain d’enquête n’est nul autre qu’une petite ville d’Angleterre, Leicester, que les coauteurs appelleront par discrétion « Winston Parva ». Cette recherche s’inscrit dans la tradition de la sociologie urbaine développée par les tenants de l’école de Chicago, qui à cette même période cherchaient à comprendre, aux moyens d’enquêtes empiriques, 1les problèmes occasionnés par l’arrivée des populations immigrantes dans la ville de Chicago, devenue alors un véritable «laboratoire social» pour reprendre les termes de Robert E. Park. Par exemple, les travaux de William Thomas et Florian Znaniecki dans le «Paysan polonais[1]» montrent que les changements qui touchent l’environnement dans lequel les individus évoluent entrainent des transformations dans leur propre comportement. Ces travaux auront aussi contribué à rejeter le «réductionnisme biologique» en montrant que le comportement des immigrants n’était pas lié à une question de race ou à une certaine défaillance psychologique, mais renvoyait intimement à leur position sociale et aux problèmes qu’ils rencontrent dans leur vie quotidienne (Valastro, 2001). La singularité des « logiques de l’exclusion » de Norbert Elias et John Scotson est, selon leurs propres termes, d’aborder « concrètement des problèmes fondamentaux du racisme, de la ségrégation et des rapports d’exclusion sociale sur un terrain ou l’on ne s’attend pas à rencontrer les problèmes de race et d’ethnicité et où l’on pourrait s’attendre à voir des rapports de classes surdéterminer tout autre rapport social» (Elias, 1965 [2015] : 13). Situation assez paradoxale qui permettra d’ailleurs à l’auteur de mettre à nu « le racisme sans race, et l’exclusion sans fracture économique » (Ibid.:13).

Winston Parva ou la construction d’une hiérarchie sociale entre «established» et «outsiders»

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Crédit : John Godwin, 4 janvier 2006 Leicester, Angleterre

Winston Parva est une banlieue faisant partie d’une grande ville industrielle prospère des Midlands en Angleterre.  Au moment où Norbert Elias s’intéressa à cette ville, il l’a divisée en trois zones : la zone 1 qu’il présente comme le quartier dans lequel résident les bourgeois, la zone 2 qu’il présente comme un quartier d’ouvriers, de même que la zone 3, plus récente. Ce qui a particulièrement retenu son attention, c’est la différence de réputation qui existait entre les habitants des zones 2 et 3, en dépit de conditions sociales semblables.  Les habitants de la zone 2 se disent appartenir à un rang social supérieur de celui des habitants de la zone 3 qui acceptaient « non sans contrecœur et sans quelque amertume» (Ibid.:72) cette étiquette «d’inférieurs» que leurs pairs leur avaient construite. L’objet de la monographie « Les logiques de l’exclusion » de Norbert Elias et John L. Scotson est justement de tenter d’expliquer les processus par lesquels les habitants de la zone 2 parviennent à affirmer et à maintenir leur « supériorité » par rapport aux habitants de la zone 3, alors même qu’ils sont en réalité issus de la même classe sociale ouvrière, qui leur confère objectivement un même statut.

Une même classe sociale, mais différentes réputations : pourquoi ?

La première hypothèse soulevée par les chercheurs pour expliquer cette hiérarchie observée entre les «Established» et les «Outsiders» est celle de l’ancienneté dans le quartier. Cette hypothèse a rapidement montré ses limites explicatives. Des observations plus précises leur ont permis de constater également que certains groupes minoritaires résidant dans chaque quartier jouaient un rôle prépondérant dans l’image que chaque groupe se forgeait de soi et des autres : parce que dans la zone 3 vivait une minorité de familles à qui il était appliqué l’étiquette « à problèmes », toute l’image de la zone fut entachée ; inversement, parce que dans la zone 2 résidait un petit groupe de résidents plus nantis, c’est toute l’estime des habitants de la zone qui s’est trouvée rehaussée.

Voilà donc une situation originale qui nous conduit hors des sentiers battus et de l’a priori invitant à classer les gens en fonctions de leurs classes sociales, de leurs différences économiques ou de leurs différences physiques (racisme). Ici, aucune de ces clés « faciles» ne semble nous offrir l’intelligence de la chose.

Ancienneté, cohésion sociale et relations de pouvoir

Pour Norbert Elias, c’est  fondamentalement la cohésion sociale que les zones 1 et 2 ont pu bâtir grâce à leur ancienneté et à l’instauration de normes communes renforcées par le contrôle social et les pressions sur les habitants, qu’elles parviennent à se créer un « nous» différent et contrer les problèmes de déviance dans leurs quartiers. Les habitants de la zone 3, qui sont des nouveaux arrivants non modelés par ces normes, ne peuvent que constituer aux yeux de cette «communauté» un danger de déstabilisation de l’ordre établi. Ils sont considérés comme des étrangers ne partageant pas leurs valeurs et leur mode de vie. Ces représentations les conduisent à les tenir à distance dans la vie de tous les jours, en marge des lieux de décision, des associations de loisirs, des clubs et même des églises réputées dans l’imaginaire collectif comme étant des lieux de communion fraternelle. Ce mécanisme de rejet se perpétue de génération en génération, à tel point que pour rompre le caractère présenté comme «allant de soi» de la situation, il a fallu s’attarder sur les conditions de sa genèse. Norbert Elias nous conduit ainsi dans les relations de pouvoir au sein desquelles le groupe dominant renforce sa cohésion en excluant les « marginaux ». Dans le cas de Winston Parva, c’est par la diffusion de rumeurs, de potins ou en affichant des préjugés que les dominants viennent à ternir l’image des nouveaux venus.

Le sens de ces «les logiques de l’exclusion»

À travers ces logiques de l’exclusion, nous prenons conscience que les phénomènes tels que le racisme peuvent se développer même en contexte de plein emploi. Toute cette discrimination, cette exclusion, ce rejet dont sont victimes les «outsiders» n’ont point de justification économique. Ce n’est pas un profit économique que les «established» en tirent, mais du prestige et un sentiment de supériorité. Avec Norbert Elias, on comprend que le racisme n’a nul besoin de différence physique objective et matérielle (noir-blanc par exemple) pour se manifester. Le racisme crée ses différences par des représentations sociales, ou pour le dire concrètement, des « images dans nos têtes ». Dans les logiques de l’exclusion, la couleur de peau, la fortune, la classe sociale, l’ethnicité ne sont pas en jeu, mais plutôt les conditions d’existence différentes : quartier entretenu/quartier moins entretenu par exemple : aux yeux des «established», les «outsiders» habitent des « trous à rats ». Avec les «logiques de l’exclusion», nous passons d’un racisme inégalitaire construit à partir de données scientifiques à un racisme différentiel. Le livre a beau avoir  été publié à la fin des années soixante, il garde toute son actualité et pourrait éclairer bien des situations de discrimination dans notre société québécoise actuelle. Norbert Elias nous montre aussi que l’exclusion n’est pas un phénomène abstrait, mais un fait social répondant à un processus particulier de fonctionnement, mis concrètement en action par les acteurs eux-mêmes.

[1] Florian Znaniecki et William Thomas, Le paysan polonais en Europe et en Amérique : Récit de Vie d’un Migrant, trad. Yves Gaudillat, Paris, Armand Colin, coll. « Essais & Recherches », 446 p., 2005.

Bibliographie :

Elias Norbert, Scotson John L., Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997.

Valastro, Orazio Maria. ‘Le Paysan Polonais en Europe et en Amérique: récit de vie d’un migrant.’, Esprit critique, vol.03 no.11, Novembre 2001, consulté sur Internet: http://www.espritcritique.fr

Pour citer cet article :

Donrock Pierre Alexis, «« Un racisme sans race » : les logiques de l’exclusion selon Norbert Elias», Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, février 2017.

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