Jeunes en France : l’imagination comme rempart à la crise

Jeunes en France : l’imagination comme rempart à la crise
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Le webdocumentaire « Ma vie à deux balles » de Sophie Brandström nous présente, sous forme de capsules, le portrait de six jeunes adultes (en date du 14 novembre 2013, http://www.maviea2balles.com/#/index). Ces jeunes adultes ont des profils a priori bien différents : hommes ou femmes, âgés de 16 à 30 ans, ils proviennent de multiples endroits en France. Pourtant, ils ont tous un point commun : celui d’être durement touchés par la crise économique. Et tous, face à la dureté du quotidien, ont trouvé une façon de garder espoir.

On le sait : la crise économique, en France, a fortement touché les jeunes. Rappelons qu’encore aujourd’hui, 24% des jeunes actifs de moins de 25 ans sont en situation de chômage, et plus encore souffrent d’une situation dite de précarité[1]. Il y a bien entendu des clivages en fonction de l’origine sociale ou de la formation, mais la plupart souffrent au quotidien de difficultés économiques.

En France, des aides sont disponibles pour les jeunes sous certaines conditions (aide au logement, Revenu de Solidarité Active dans certains cas, etc…). Elles permettent certes à ces jeunes en situation difficile de « survivre » au quotidien, mais elles ne sont pas suffisantes pour leur permettre de « vivre ». Face à cette situation, les capsules vidéo de ce webdocumentaire nous montrent que le principal rempart face à cette situation reste celui-ci : l’imagination.

Des portraits et des faits

Refuser le pessimisme : Jeoffrey ou la volonté de « s’en sortir »

2Prenons le cas de Joffrey. Qualifié de touche-à-tout et de boute-en-train, Joffrey nous explique adopter cette posture plutôt joviale pour contrer son pessimisme persistant et envahissant. Il nous explique avoir vécu dans sa voiture, avoir fait sa toilette dans le caniveau. Durant cette période, se qualifiant lui-même de « non présentable », il ne pouvait se présenter à un entretien d’embauche, et s’est donc retrouvé au sein de ce que l’on pourrait appeler un cercle vicieux. Afin de survivre, il a tenté de trouver des petits travaux. Il nous explique : « dans cette situation, on réfléchit, et on fait la somme de ses connaissances afin de trouver un moyen de s’en sortir ».  La volonté de s’en sortir, de survivre, est ici un ressort essentiel. Titulaire d’un baccalauréat scientifique, d’un diplôme en sciences humaines et d’un BTS d’assistant ingénieur, Joffrey est loin d’être une personne non diplômée. Malgré tout, il ne s’en sort pas. Heureusement, il va devenir membre d’un foyer pour jeunes, ce qui lui a permis de retrouver espoir et de fournir un cadre propice à une réinsertion sur le marché du travail. A la fin du portrait, nous apprendrons que Joffrey a réussi son école d’ingénieur et est en voie de s’en sortir. Persévérance, imagination et collectivité furent pour Joffrey quelques-uns des éléments principaux qui lui ont permis de rebondir.

L’entraide pour survivre : Jeanne et la débrouille collective

Le portrait de Jeanne est plutôt un portrait collectif, celui de trois étudiantes. Celles-ci, qui peinent aussi à survivre avec seulement les aides de l’Etat, nous expliquent comment elles arrivent à vivre « au-dessus de leurs moyens ». C’est par la récupération des déchets de supermarché, par l’élevage de volailles et l’entretien d’un potager que ces jeunes étudiantes mènent une vie de « reines » -pour reprendre leurs propres mots humoristiques. Au sein de leur groupe, chacune a sa particularité, chacune a un rôle qui complète les autres, ce qui leur permet d’avoir une organisation propice au « bien vivre ». Ici aussi, persévérance, imagination et collectivité sont les sources de la réussite.

Vivre autrement : Morgan, sa compagne et sa yourte 

3Dans cette même perspective, le cas de Morgan est très original. Afin de s’épargner toutes les complexités et difficultés financières qu’engendrerait le fait d’avoir un logement, il a choisi de vivre avec Claire dans une yourte. Une yourte est un habitat traditionnel des nomades de Mongolie. Malgré un confort assez sommaire, ils sont heureux de ce style de vie, qui leur permet de survivre et d’imaginer un avenir. Encore une fois, persévérance, imagination et entraide sont des arguments mis en avant par les protagonistes.

La condition juvénile en France : garder l’ « espoir » 

Ces trois portraits montrent des individus qui pourraient sembler marginaux, mais qui font face avec fierté et courage à une situation qui semble particulièrement difficile, et qui aurait probablement découragé de nombreux individus. « L’espoir » est le ressort présenté comme le plus important pour aider à survivre. Sans doute ces stratégies qui permettent de se construire ou de se reconstruire dans le temps pourraient être mises en relation avec les cinq dimensions du « bien-être » élaborées par Aude Fournier, Baptiste Godrie, Christopher McAll : en particulier, la dimension « temporelle » du bien-être apparaît ici centrale, fondée sur la capacité à envisager l’avenir (Fournier, Godrie, McAll, 2013).

Noémie et Thibault, être parent : entre bonheur, difficultés et responsabilités

Les deux derniers protagonistes, Noémie et Thibault, sont tous deux à la fois des jeunes et des parents.  Thibault travaille dans une banque alimentaire, et vit dans un refuge pour jeunes en situation précaire. Il explique que le plus important pour lui serait d’avoir un logement pour pouvoir recevoir ses enfants chez lui. Pour cela, il travaille comme bénévole dans une banque alimentaire, et aide les commerçant des marchés dans le but d’obtenir les invendus. Il fait partie d’une association, « Brin de causette », qui par l’intermédiaire d’intervenants, l’aide à réaliser son objectif de se construire. Par son action de bénévole, il espère pouvoir être embauché et travailler pour la banque alimentaire, et ainsi avoir son propre logement dans le but de voir plus souvent ses enfants. Thibault nous dit : « il faut avoir un bon mental », et ainsi il s’accroche à cet objectif et garde espoir.

Pour finir, parlons du cas de Noémie. Celle-ci ne travaille pas et ne souhaite pas travailler. Elle explique que depuis très jeune, son unique objectif est d’avoir des enfants et de les élever. Son conjoint confie qu’à la base, il n’était pas aussi pressé d’avoir des enfants, mais que maintenant son objectif est de pouvoir subvenir à leurs besoins. Il est en formation professionnelle et peine à réaliser cet objectif, malgré les aides. Pour Noémie, Internet et en particulier le site du « Bon-coin » sont des outils précieux pour effectuer des économies. Ce qui ressort fortement de ce portrait de couple, c’est le courage et la volonté d’assumer ses choix et objectifs.

Conclusion

4Au final, ces portraits mettent en lumière les difficultés concrètes et quotidiennes auxquelles sont confrontés les jeunes en France face à la crise économique. J’y découvre en quelque sorte mes contemporains, et leur façon de valoriser l’entraide, le courage et la volonté. L’espoir est constamment présent dans les témoignages, et pourrait sans doute être mis en relation avec le besoin de garder une certaine fierté personnelle. L’objectif de « se battre » est le terreau qui leur permet d’affronter les difficultés du quotidien, et de mener de front deux enjeux difficilement conciliables : vivre au jour le jour, et essayer de se construire comme adulte.

[1] http://www.touteleurope.eu/actualite/le-taux-de-chomage-des-jeunes-mars-2016.html

Pour aller plus loin :

Le webdocumentaire : Ma vie à deux balles : http://www.maviea2balles.com/ – /index

Fournier Aude, Godrie Baptiste, McAll Christopher, «  Vivre et survivre à domicile, le bien-être en 5 dimensions », CREMIS, 2014 : http://www.cremis.ca/publications-et-outils/dossiers/vivre-et-survivre-a-domicile-le-bien-etre-en-cinq-dimensions/

Pour citer cet article :

François Caillot, « Jeunes en France : l’imagination comme rempart à la crise », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, février 2017.

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