Vieillesse, amour, isolement – Regards critiques sur la situation des aînés au Québec

Vieillesse, amour, isolement - Regards critiques sur la situation des aînés au Québec
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Sans titre« La solitude des personnes âgées »[1] et « L’amour après 60 ans »[2] : cet article revient sur deux documentaires tirés de l’émission Banc public, diffusée à TéléQuébec. Courts, simples et accessibles, ces documentaires s’adressent à un grand public et dépeignent avec justesse la situation des personnes âgées au Québec. Ces deux segments furent diffusés respectivement le 23 février 2016 et le 28 octobre 2016, et réalisés par Alain Chevarier, Frédéric Desjardins, Benoît Gignac ainsi que Myriam Leblond. Ils sont accessibles en ligne sur le site Internet de l’émission.

Bien qu’ils ne puissent aborder toutes les dimensions mouvantes et complexes de la vieillesse, ils évoquent avec nuance les expériences de la solitude et de l’entrée en relation à un âge avancé. Dans cet article, j’ai choisi de faire de ces deux documentaires distincts l’objet d’une critique commune : ensemble, ces portraits permettent de révéler les contradictions existantes entre nos représentations sociales de la vieillesse et les expériences réellement vécues des aînés. En effet, tous deux dépeignent le stigma social qui pèse sur les personnes âgées et participe à leur isolement ainsi qu’à l’inhibition de leurs réels besoins.

Une contribution majeure : redonner la parole

Ce qui, selon moi, constitue la plus grande contribution sociale de ces documentaires, c’est qu’ils ne se contentent pas de « parler » des personnes âgées, mais qu’ils leur redonnent aussi la parole. En effet, malgré le vieillissement de la population au Québec, la place des aînés dans l’espace public demeure très discrète, voire effacée. C’est donc en allouant la parole aux personnes âgées que les programmes télévisuels tels que Banc Public contribuent à rétablir une image plus favorable de la catégorie des aînés dans la société dite « active » : la valorisation contemporaine de « l’activité » met davantage l’emphase sur catégorie de la jeunesse professionnelle, par opposition à la catégorie âgée qui serait « improductive »  (Pilon, 1990 ; 15). De plus, cette réappropriation de la parole par les aînés permet de dépasser les clichés existants à leurs égards, c’est-à-dire les amalgames âgistes qui contribuent à nourrir l’imaginaire de la vieillesse invalide par l’association du vieillissement à des images de dépendance, de maladie, de détérioration des fonctions physiques et cognitives, de déchéance et de l’attente de la mort (Caradec, 2015 ; 29). En somme, ce sont ces points de vue émis par les personnes âgées qui contribuent à l’évolution des représentations et à l’acquisition d’une reconnaissance sociale. Cette reprise de la parole tend, dans une certaine mesure bien entendu, vers l’ « empowerment » des personnes âgées, qui comme le souligne Bernard Vallerie,  « autorise la personne âgée à se présenter comme contribuant à la cohésion sociale et non comme une assistée » (Vallerie, 2009, ; 5).

Ce que dépeignent les documentaires : l’intériorisation du stigmate et sa reproduction

« En moi, c’est l’autre qui est âgé, c’est-à-dire celui que je suis pour les autres : et cet autre, c’est moi »
(de Beauvoir, 1970 ;303).

Le concept de « déprise » est central en sociologie du vieillissement : il renvoie à un réaménagement nécessaire de l’existence face à certaines étapes du devenir âgé (Caradec, 2015 ; 101). Ces deux documentaires de Banc Public représentent bien cette nécessité de réaménagement de certaines sphères de la vie des aînés, remettant en cause la participation à diverses activités autrefois pratiquées, que ce soit dans la façon de voyager, de conduire ou même de pratiquer la sexualité. Ce qui m’a semblé pertinent dans ces segments, c’est qu’ils permettent d’identifier le rôle de la société québécoise dans le réaménagement, voire l’abandon de certains comportements et activités chez les aînés. En effet, l’entrée dans une période d’isolement social et/ou de relations amoureuses ne peuvent être considérés uniquement comme un choix libre et personnel : la perception qu’ont les autres de soi influence si fortement les parcours que ceux-ci doivent être avant tout compris dans un univers de représentations et de normes sociales, et en particulier ici, le stigma posé sur les aînés au Québec.

Alors que les personnes âgées ont parfois un discours assez négatif sur leurs propres capacités cognitives, ces documentaires nous révèlent que dans les faits, elles ne connaissent généralement pas un déclin intellectuel aussi important qu’elles le supposent. Cette surestimation des troubles cognitifs -dont font preuve les aînés mais aussi le reste de la société à leur égard- conduit potentiellement ces personnes à s’isoler. Or, c’est justement ce manque de contacts sociaux qui risquerait de provoquer une réelle détérioration intellectuelle et relationnelle ; c’est ce que l’on appelle le principe de la « prophétie autoréalisatrice ». Il en va de même pour le discours tenu au sujet des relations amoureuses après 60 ans : alors que les besoins de tendresse et de sexualité sont toujours présents, beaucoup continuent de soutenir que l’amour et la sexualité « ne sont plus importants à un certain âge » et vont donc s’empêcher de combler leurs besoins. Dans les deux cas de figure, l’intériorisation du stigmate conduit les personnes âgées à participer à leur propre exclusion et à la reproduction de leur stigmatisation.

Conclusion : réaliser un documentaire, c’est faire des choix

La précarité, la retraite, le deuil d’êtres chers, le veuvage ainsi que les représentations sociales déformées et stéréotypées : autant de facteurs d’isolement et de réaménagement des relations sociales et/ou amoureuses mis en lumière dans ces deux documentaires. Cependant, certains éléments pertinents se rapportant à l’isolement et à la déprise ont été mis de côté. Il faut noter d’abord que dans le segment portant sur la solitude des personnes âgées, les personnes représentées sont majoritairement autonomes et vivent dans leur propre maison : ceci n’est pas un choix éditorial banal, considérant que c’est en milieu institutionnel que l’ennui et l’isolement sont le plus difficilement vécus. En effet, étant donné la plus grande dépendance des personnes résidant en établissement, les représentations sociales encore très négatives envers les hospices, ainsi que les faibles niveaux de sociabilité et de qualité des relations, les maisons de retraite sont donc plus à même d’être source de détresse et d’isolement pour les personnes âgées (Caradec, 2015 ; 81). Or, tant au niveau des séquences visuelles qu’au niveau des témoignages d’experts, la question des maisons de retraite et de ses effets sur l’isolement ou sur la déprise n’est pas abordée. De même, la problématique du taux de suicide à la hausse chez les personnes âgées -lié entre autres à cet isolement social- n’est pas non plus abordée dans les documentaires (Statistiques Canada, 2009). Enfin, la question des rôles de famille et de l’État n’est pas non plus soulevée dans les développements sur la redéfinition de l’amour et sur l’isolement, alors qu’il s’agit d’un facteur central de compréhension des trajectoires sociales et relationnelles.

Au final, je tiens à insister sur le fait que le ton général de ces documentaires demeure plus optimiste que celui que l’on retrouve dans la plupart des documentaires portant sur la situation des aînés, lesquels empruntent souvent un ton plutôt misérabiliste. À travers la présentation de l’organisme Les Petits Frères ainsi que des témoignages d’aînés amoureux, ces documentaires contribuent à poser des pistes d’action et d’espoir concernant l’avenir des personnes âgées au Québec. La combinaison de savoirs experts et de savoirs profanes permet de surcroit d’ouvrir la réflexion à un large public. On peut penser que c’est justement pour alléger le ton de ces documentaires que certaines thématiques plus sombres ont été volontairement omises. Je conclurais avec les paroles de Caroline Soriol, directrice de l’organise Les Petits Frères : « ce n’est pas si compliqué de vivre ensemble, alors ayons donc du fun tous ensemble ».

Bibliographie

Supports théoriques

Caradec, Vincent. (2015). Sociologie de la vieillesse et du vieillissement (3). Paris : Armand Colin.

de Beauvoir, Simone. (1970).  La vieillesse. Paris : Gallimard.

Pilon, Alain. (1990). La vieillesse : reflet d’une construction sociale du monde. Nouvelles pratiques sociales vol. 3 (2), 141-146.

Vallerie, Bernard. (2009). L’émergence, en France, de la référence à l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités. Passerelles vol.1 (1), 30-43.

Documentaires

Chevarier, Alain., Desjardins, Frédéric., Gignac, Benoît. et Leblond, Myriam. (Réalisateurs reportages). (2016). La solitude des personnes âgées [Reportage]. Dans F. Beaudoin et N. Charest (productrices), Banc Public. Montréal, Québec :     TéléQuébec.

http://zonevideo.telequebec.tv/media/27074/la-solitude-des-personnes-agees/banc-public

Chevarier, Alain., Desjardins, Frédéric., Gignac, Benoît. et Leblond, Myriam. (Réalisateurs reportages). (2016). L’amour après 60 ans [Reportage]. Dans F.          Beaudoin et N. Charest (productrices), Banc Public. Montréal, Québec : TéléQuébec.

http://bancpublic.telequebec.tv/emissions/emission-8/23822/l-amour-apres-60-ans-partie-1

http://bancpublic.telequebec.tv/emissions/emission-8/23823/l-amour-apres-60-ans-partie-2

Pour citer cet article :

Chanaëlle Bourgeois-Racine, « Vieillesse, amour, isolement : Regards critiques sur la situation des aînés au Québec », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, janvier 2017.

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