Partage de l’espace inégal et mixité sociale

Partage de l’espace inégal et mixité sociale
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Les grands centres urbains, tels que Montréal, sont très diversifiés socialement et la multiplicité de ces groupes sociaux constitue d’ailleurs une richesse des métropoles. Cependant, les différents groupes sociaux, parce qu’ils ne disposent pas des mêmes moyens socio-économiques, n’occupent pas l’espace de la même manière et avec la même indépendance. La mixité sociale est-elle réelle et viable, ou profite-t-elle seulement aux plus aisés économiquement? En effet, cette cohabitation fait souvent l’objet de questionnements, pour savoir si, au fond, elle ne favorise pas la reproduction même des inégalités sociales en ville, et donc la ségrégation urbaine?

Qu’en est-il à Montréal? Comme j’ai grandi dans un quartier à réputation « défavorisée » de Montréal et fréquenté une école secondaire très stigmatisée médiatiquement, j’ai personnellement pu constater que la reproduction d’inégalités sociales et l’impact de l’effet de quartier sur les trajectoires de vie sont bien réels. Elle s’observe directement dans l’espoir et l’ambition des enfants provenant des quartiers dits défavorisés et des écoles stigmatisées, qui pour certains se font directement dire qu’ils n’arriveront « à rien ». La ségrégation urbaine est donc bien observable à Montréal, et pour mieux en comprendre les rouages, il importe de revenir sur les fondements de ce phénomène et la façon dont on peut l’analyser scientifiquement. Le concept de « gentrification » est souvent évoqué pour caractériser les processus par lesquels les classes moyennes et supérieures pénètrent des quartiers autrefois peuplés de classes plus populaires et ouvrières, et délocalisent ces dernières. C’est le cas, par exemple, des quartiers Hochelaga-Maisonneuve[1] et Saint-Henri[2], ce qui s’explique notamment par les hausses du coût de la vie, associées aux nouveaux commerces de destination et à la forte hausse des loyers. Or, il est souvent question alors d’ « embourgeoisement des quartiers populaires », forçant l’exil des classes défavorisées aux profits des plus favorisés : le phénomène est rarement approché sous l’angle plus large de la « ségrégation urbaine » à l’échelle de la ville, et lorsque c’est le cas, l’analyse est restreinte aux quartiers les plus stigmatisés socialement.

Dans un livre concis, publié dans la collection Repères chez Les éditions La Découverte en janvier 2016, Marco Oberti et Edmond Préteceille offrent les outils empiriques et théoriques nécessaires à une analyse sociologique de la ségrégation urbaine. L’idée principale du livre est d’effectuer une rupture épistémologique avec la conception traditionnelle de la ségrégation associée aux quartiers défavorisés les plus stigmatisés. Les auteurs visent donc une vision globale de l’ensemble urbain, sans faire d’association préconstruites d’un quartier avec un groupe social précis et en évitant de ne se concentrer que sur les extrêmes. Pour ce faire, ils insistent sur la nécessité d’articuler les différentes méthodes quantitatives et qualitatives, afin de conduire une analyse rigoureuse et exhaustive de la ségrégation urbaine dans la ville à partir de tous ses quartiers.

Comment analyser la ségrégation urbaine ?

Les auteurs accordent une grande importance à la mixité des méthodes d’analyse pour une construction objective de l’objet : les méthodes d’analyse quantitatives et qualitatives seraient ainsi complémentaires pour bien rendre compte de la situation. Si l’étude de cas permet une analyse en profondeur, l’approche statistique permet de comprendre la situation globale. Les limites des études de cas peuvent être complétées par les forces des études statistiques, et vice-versa. Il n’est pas question ici de remettre en cause la validité des études antérieures, mais de mettre en garde le lecteur contre le danger de ne pas les accompagner d’études statistiques permettant une échelle d’analyse plus large. L’importance ici est de pouvoir mettre en relation les particularités des groupes ségrégés dans l’espace urbain avec les autres groupes non ségrégés : pour ce faire, il importe de considérer l’ensemble des espaces urbains. De ce fait, si l’on veut étudier la ségrégation urbaine à Montréal, il faut analyser la situation urbaine dans son ensemble.

Ainsi, le livre présente plusieurs techniques d’analyse statistique, utiles pour appuyer l’étude de cas comme les différents indices qui mesurent l’intensité des processus, telle que l’indice de dissimilarité, l’indice de « clustering » et l’indice de proximité spatiale, ce dernier étant le plus satisfaisant statistiquement pour les auteurs. Les analyses factorielles sont ensuite recommandées, car celles-ci recherchent les différences de distribution et permettent une analyse multidimensionnelle de la situation. Enfin, les typologies, quant à elles, permettent de décrire les différentes configurations sociospatiales observées en les classifiant par « types », le tout en rassemblant des caractéristiques propres à leur profil social. Cette approche dynamique permet de configurer cartographiquement une ville en fonction de sa division sociale. De plus, elle permet d’éviter les effets de moyenne et d’établir une hiérarchisation objective de la ségrégation par quartier dans la ville, ce que ne permettent pas les deux autres techniques énoncés plus haut. Voici ce qu’en disent les auteurs :

« Cela permet de faire des hypothèses plus précises sur les types de relations résidentielles entre catégories sociales dans chacune de ses configurations, et d’analyser non plus globalement, mais pour chaque type les causes et les conséquences de sa configuration sociale spécifique. (…) Appuyer le choix de terrain pour des études qualitatives sur cet outil permet à la fois de caractériser des effets de contexte (composition des populations locales), qui peuvent être importants pour l’interprétation des résultats d’enquêtes, et de les situer dans l’ensemble de la structure sociospatiale. » (Oberti et Préteceille, 2016, p.35-36)

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Comment la ségrégation urbaine s’installe-t-elle ?

Les causes de la ségrégation urbaine découlent directement de logiques économiques dues aux dynamiques des systèmes capitalistes, entrainant des inégalités de revenus entre les classes, qui se traduisent par une position inégale de l’occupation de l’espace dans la métropole et par une inégalité d’indépendance de choix. En effet, l’accès à la ville s’effectue sous le mode marchand, et répond donc aux logiques de l’offre et de la demande. Plus les revenus sont inégaux entre les groupes sociaux, plus la capacité de payer est inégale, ce qui fera augmenter le pouvoir d’achat de certains groupes sociaux au détriment d’autres. Trois types d’acteurs participent à la formation des quartiers : d’abord les promoteurs immobiliers, ensuite les coopératives et organismes de logements sociaux, et enfin la production individuelle de logement. Les promoteurs immobiliers dominent bien largement en matière de production de parc immobilier :

« Seuls les grands promoteurs sont capables de monter des opérations d’envergures – souvent avec l’aide nécessaire des pouvoirs publics pour l’acquisition des terrains, pour la modification des règles d’urbanisme et pour la réalisation des infrastructures – sont capables de modifier notamment ce profil social en créant intégralement de nouveaux quartiers. » (Oberti et Préteceille, 2016, p.49)

Ceux-ci produisent un nouvel environnement social, modifiant la figure des quartiers et répondant à une demande spécifique. Le contrôle de l’environnement social est établi en grande partie par des promoteurs immobiliers et commerciaux, avec l’accord du municipal, qui investit dans des infrastructures afin d’attirer la population désirée. Ainsi, les politiques de l’habitat clientéliste assurent la répartition des individus dans l’espace urbain : le zonage résidentiel et commercial, les politiques d’accès à la propriété et aux crédits, le type d’habitat selon le secteur, l’attribution de permis de construction, et l’accès aux services sont autant de domaines touchant les politiques de l’habitat et causant, à une certaine intensité, la ségrégation urbaine. L’inégalité de l’offre scolaire sur un territoire est aussi un facteur très important de cette hiérarchisation sociale, car les meilleures écoles se retrouvent souvent dans les milieux le plus favorisés. La ségrégation est donc un « produit systémique », qui est fabriqué par une multitude d’acteurs, répondant à une logique capitaliste d’offre et de demande.

« Selon des logiques politiques et électoralistes symétriques, les municipalités les plus favorisées renforçaient leur sélectivité résidentielle en se protégeant de l’installation de populations jugées indésirables » (Oberti et Préteceille, 2016, p.57)

Sans être directement ségrégationnistes, les politiques publiques peuvent produire de la ségrégation,  par la limitation des logements sociaux dans les « beaux quartiers », disposants des meilleures écoles, des meilleurs services, ayant accès aux transports, etc., et favorisant de la même façon la recherche d’un « entre-soi ». Toutes ces formes de sélection en fonction des groupes sociaux, mises en œuvre par les acteurs privés et publics, sont centrales dans l’analyse des processus de la ségrégation urbaine. Et ce d’autant plus que l’étiquette de quartiers défavorisés, agissant comme repoussoir à la mixité sociale, augmente l’intensité de la ségrégation par la stigmatisation des quartiers pauvres. C’est ici qu’entrent en compte les logiques d’acteurs individuels, qui orientent les choix des individus de façon idéologique : les « schèmes de perception » et de hiérarchisation sont socialement différenciés, en fonction des goûts de classes, ce qui peut produire une ségrégation positive dans le cas où des individus cherchent à se rapprocher de certains groupes, ou négative dans la perspective d’une mise à l’écart. Ces deux logiques s’articulent ensemble dans une pluralité de cas. De ce fait, la fuite des quartiers stigmatisés par les populations des classes moyennes engendre davantage de ségrégation, en venant renforcer justement cette stigmatisation dans l’imaginaire collectif.

« Reste que la définition des groupes dont la personne veut être proche (le soi de l’entre-soi) comme de ceux que l’on veut mettre à distance, l’autre indésirable, est elle-même un produit social complexe, mêlant histoire sociale globale et trajectoires personnelles, et qui évolue dans le temps. » (Oberti et Préteceille, 2016, p.74)

Quels sont les effets de la ségrégation urbaine?

La production de la ségrégation urbaine a souvent pour effet premier de permettre sa perpétuation, que ce soit par le biais d’une acceptation sociale du statut associé aux quartiers revalorisés ou par la construction de la stigmatisation d’autres quartiers dévalorisés. Cette construction sociale des quartiers s’installe et s’ancre dans l’imaginaire collectif associé à celui-ci, et engendre une résignation chez les populations qui y habitent et qui acceptent les inégalités sociales qui en découlent. Ce processus normalise par le fait même la dévalorisation systémique des quartiers défavorisés au profit des quartiers plus favorisés.

« En distribuant différemment des groupes sociaux dotés de ressources inégales dans l’espace de la ville, la ségrégation inscrit ces inégalités dans l’espace. (…)Les inégalités sociales et urbaines sont des causes de ségrégation, mais réciproquement la ségrégation produit des inégalités urbaines, avec des effets cumulatifs et systémiques qui vont au-delà des causes initiales et renforcent celle-ci. » (Oberti et Préteceille, 2016, p.80)

Les effets de la ségrégation urbaine touchent d’abord directement la vie familiale par la privatisation d’accès aux services de santé, de scolarisation, de conditions de repos, etc. L’inaccessibilité aux services est une cause et un effet de la ségrégation du logement ; l’inégalité d’offre de transport en découle, de même que l’accès aux lieux d’emplois. Les dimensions qualitatives prennent donc toute leur importance dans l’analyse, lorsque vient le temps de mesurer les effets de la ségrégation urbaine sur les groupes sociaux.

« Pour saisir la nature et l’ampleur des inégalités urbaines et leurs interactions avec la ségrégation, il ne suffit pas de mesurer les inégalités de répartition dans l’espace des principales ressources publiques et privées, il faut regarder de près leurs « qualités ». Dans bien des cas, les inégalités les plus significatives,  celles dont les effets sont profonds et durables, renvoient autant, sinon plus à ces dimensions qualitatives.» (Oberti et Préteceille, 2016, p.83)

Effets de quartier et intensités de la ségrégation urbaine

Il apparait que la réputation de l’école influence grandement le parcours de vie. L’étude de cas est, en ce sens, indispensable afin de pouvoir rendre compte de cette réalité empirique. Les exemples montréalais des palmarès des écoles démontrent bien une corrélation entre les écoles « les moins réputées », année après année, et le statut du quartier. Il y a une corrélation entre la réussite scolaire et l’origine sociale, qui serait à déconstruire afin de réduire les inégalités des chances causées par la ségrégation urbaine et scolaire. La dynamique de la stigmatisation permet ainsi la reproduction du schème des quartiers « sous tension », tels que dépeints dans les médias. Les études sur les « effets de quartier » illustrent bien les conséquences de la stigmatisation des quartiers entrainant la reproduction sociale de schème, intériorisé par les populations, notamment les jeunes. Cependant, les limites de ces travaux quantitatifs renvoient à l’absence d’étude de cas permettant d’approfondir les effets de la ségrégation urbaine. Les méthodes quantitatives doivent en conséquence aussi être appuyées par des travaux qualitatifs afin de décrire le processus tel que vécu et observable sur le terrain. Les façons de percevoir les choses varient en fonction de la perspective associée aux groupes sociaux, d’où la pertinence de travaux qualitatifs. Si résider dans un quartier peut avoir un effet sur la trajectoire de vie, la ségrégation et l’isolement des plus pauvres peuvent aussi constituer des lieux propices aux activités criminelles et à de la « structuration de gangs », ce qui a pour effet de stigmatiser davantage les quartiers et de favoriser la reproduction sociale de climat de précarité.

« C’est la voie empruntée par Didier Lapeyronnie [2008] lorsqu’il définit le ghetto dans la société française comme un « contre-monde », c’est-à-dire une organisation sociale et un ensemble de représentations sociales spécifiques qui s’opposent au monde social dominant, même s’il apparait fragmenté en son sein. » (Oberti et Préteceille, 2016, p.92)

Par ailleurs, dans les contextes de ségrégation modérée, tels qu’observables dans les quartiers mixtes, où cohabitent des groupes sociaux hétérogènes, la ségrégation s’opère différemment. Elle se trouve dans les relations sociales, soit par la présence ou l’absence de celle-ci, et dans l’inégalité des ressources disponibles, car conçues pour un type de groupes dominants économiquement, socialement ou politiquement, ou encore par une répartition inégale de l’espace urbain et résidentiel. Ainsi, dans les quartiers ayant la réputions d’abriter une classe dite moyenne, la ségrégation peut s’avérer plus violente socialement, car les pauvres se retrouvent davantage isolés au regard de l’absence de ressources et d’infrastructures leur étant destinés, d’où l’intérêt d’analyser la ville dans son ensemble et non pas de se concentrer exclusivement sur les quartiers les plus stigmatisés. En plus d’avoir pour effet de les stigmatiser davantage, cela pourrait conduire à l’occultation des quartiers mixtes ou la ségrégation urbaine serait ignorée.

En conclusion, l’ouvrage d’Oberti et Préteceille [2016] permet une rupture épistémologique et donne de bonnes bases théoriques à l’analyse du phénomène complexe que sont les processus de ségrégation urbaine. Il serait intéressant et même important, compte tenu de l’attention médiatique portée de façon disproportionnée sur certains quartiers montréalais stigmatisés, d’effectuer une analyse exhaustive de la situation globale des quartiers à Montréal, d’abord quantitativement, puis qualitativement en fonction des résultats et des besoins de recherche. La cohabitation et la mixité des groupes sociaux à Montréal semblent être problématique et la surmédiatisation de quartiers tels que Montréal-Nord, Saint-Michel, Hochelaga-Maisonneuve ou Saint-Henri mérite que l’on se penche sur la question. En ce sens l’ouvrage « Ségrégation urbaine », de Marco Oberti et d’Edmond Préteceille constitue un très bon point de départ théorique et surtout méthodologique, pour quiconque désirant observer et analyser sociologiquement la ségrégation urbaine et la reproduction sociale d’inégalités de classes dans l’espace urbain, de ses causes à ses effets.

[1] http://ici.radio-canada.ca/regions/Montreal/2016/06/21/005-hochelaga-maisonneuve-gentrification-embourgeoisement-echec-mixite-sociale-plateau.shtml

[2]http://ici.radio-canada.ca/regions/montreal/2015/05/25/002-quartier-saint-henri-vague-vandalisme-embourgeoisement-anarchistes.shtml

Pour aller plus loin :

M.Oberti, Préteceille, E, La ségrégation urbaine (Paris: La Découverte; Collection Repères, 2016), 124p.

Pour citer cet article :

Guillaume Gingras,« Partage de l’espace inégal et mixité sociale », Inegalitessociales.com, Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, janvier 2017.

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