Les inégalités face à l’emploi au Canada : un panorama sociologique

Les inégalités face à l’emploi au Canada : un panorama sociologique
Télécharger le PDF

« C’est un manuel, mais c’est beaucoup plus qu’un manuel. C’est un opus de recherche, où l’auteur est allé chercher des données de Statistiques Canada issues de différentes enquêtes, pour nous rendre lisibles, et donc visibles les traits saillants des inégalités sociales et genrées face à l’emploi. Ce livre, en identifiant les inégalités face à l’emploi aujourd’hui et leurs évolutions sociaux-historiques, a du sens : du sens scientifique, mais aussi du sens citoyen. » – Cécile Van de Velde[1].

 

Le travail, à quel prix ? Pression, défi, plafond de verre, discrimination, salaire, chômage, entretiens d’embauche, concurrence… Autant d’épreuves à surmonter pour ouvrir les lourdes portes de l’insertion sociale, pour gagner cette lutte qui se joue parfois contre les autres, et pour enfin remporter le ticket gagnant pour le monde « épanouissant » de l’emploi. Dans son ouvrage sur les inégalités au travail au Canada, Stéphane Moulin s’attache à montrer combien cet accès à l’emploi est un moment charnière au sein des parcours de vie, où se jouent de profondes inégalités : il nous donne à lire et à comprendre comment les inégalités en fonction du genre, du milieu social, de l’origine ou de l’âge s’articulent, et se cumulent parfois, dans les situations d’emploi, que ce soit en termes de chômage, de temps partiel, de qualifications ou de salaires. Il nous livre ici un ouvrage pionnier : c’est le premier manuel de synthèse sur cette question des inégalités face à l’emploi au Canada. Ce faisant, il réalise un travail nécessaire. Car il nous rappelle combien les inégalités ne touchent pas uniquement les plus démunis, mais tout le monde. Parce que nous sommes tous concernés par la construction de rapports sociaux inégalitaires qui finalement régissent notre quotidien et nos relations au travail.

Disons le d’emblée : ce livre est si riche qu’il serait vain de vouloir le résumer. Il me paraît bien plus important d’insister sur la façon dont l’ouvrage change la compréhension de notre quotidien et, en particulier, de ce que nous vivons concrètement dans notre rapport au travail. Mon texte n’a donc pas la vertu d’offrir une vue d’ensemble des origines et des types d’inégalités dans l’emploi au Canada, tels que l’ouvrage les déploient de façon rigoureuse et détaillée. Il me semble plus capital de comprendre la façon dont ce panorama sociologique nous offre une clé sur les rapports de travail que nous vivons aujourd’hui au Canada, et répond à une demande de compréhension de notre univers quotidien à travers le travail.

Justice au travail : la concurrence des définitions

Prenons tout d’abord l’exemple de la notion de « justice » au travail. Dans une première partie, Stéphane Moulin revient sur la façon dont les sociologues abordent aujourd’hui les inégalités et l’injustice au travail, et propose un modèle synthétique d’analyse des « inégalités plurielles ». On y comprend, entre autres, que la notion de même de justice au travail peut renvoyer à de multiples conceptions théoriques et pratiques. Qu’est-ce que des conditions de travail, de carrière ou de rémunération « justes »? A travers un cheminement au sein d’une vaste bibliographie, il montre combien de multiples conceptions du « juste » peuvent varier au sein du même univers de travail, et comment ces différentes visions de la justice peuvent même s’opposer à travers les différents acteurs. Un cas a retenu particulièrement mon attention pour éclairer les difficultés à définir des conditions de travail « justes » : l’analyse des procédures de licenciement par Jon Elster[2]. Ce sociologue observe deux principaux facteurs de sélection des personnes mises à pied : la « primauté de l’ancienneté » et la « primauté des compétences ». Dans la pratique du licenciement, ce sont les syndicats qui tendent le plus à valoriser l’ancienneté, alors que les entreprises mettent surtout l’accent sur les différences de compétences. À travers cet exemple, nous comprenons qu’il est difficile de parler de justice lorsque différents acteurs s’opposent puisque les intérêts de chacun d’entre eux diffèrent. Et puisque les intérêts sont divergents (et bien ancrés dans les institutions), il est plus difficile de repenser simplement la « justice » et de s’accorder sur une vision consensuelle. En attendant ces changements, les inégalités persistent…

Comprendre les relations de travail au Canada : une perspective historique et comparée

La seconde partie de l’ouvrage conduit le lecteur à travers les mutations des formes de travail, dans une perspective à la fois historique et comparée. En remontant jusqu’aux relations entre Amérindiens et colons, Stéphane Moulin évoque tour à tour le développement industriel et ses prolongements, l’arrivée face à la crise de formes de vulnérabilité sociale et de travail « atypique », la valorisation croissante de la polyvalence en dépit de la spécialisation, la montée d’un phénomène de polarisation de l’emploi, et le déclin progressif des protections liées au travail. Si cette profondeur historique nous permet de mieux comprendre notre présent et la façon dont les rapports salariaux se construisent aujourd’hui au Canada, la perspective comparée permet de nous situer au sein du monde occidental. Les relations de travail se nouent en effet très différemment en fonction des différents régimes libéraux, conservateurs ou sociaux-démocrates. Stéphane Moulin montre qu’en matière de travail et d’emploi, le Canada relève prioritairement d’un régime « libéral », et qu’il se rapproche en de nombreux points des Etats-Unis. Mais les variations régionales y sont importantes : le Québec se distingue particulièrement sur la question du genre et de la place des femmes, pour se rapprocher sur ce point des régimes sociaux-démocrates.

Depuis 1970, les interventions sociales de l’État commençaient déjà à être critiquées à cause des déficits des systèmes de protections sociales, des problèmes de gestion des budgets publics, et des effets pervers désincitatifs. S’est donc mis en route un remaniement des politiques pour rendre les programmes favorables à l’emploi (prestation de chômage conditionnelle, crédits d’impôts, prestations incitatives…). En parallèle, depuis les années 1980, le syndicalisme commence à chuter du fait de la baisse du nombre d’emploi dans le secteur public, et du déclin du syndicalisme dans le secteur privé. Quand l’Assurance-Chômage canadienne change de nom en 1995 pour devenir Assurance-Travail, de grandes modifications des protections salariales ont lieues. L’État et ses réformes, en se désengageant de la sécurisation des revenus, protège et assiste de moins en moins ses chômeurs. Au lieu de ça, il surveille et sanctionne à travers des prestations spéciales d’assurance-emploi. Au fil du temps, la protection des régimes publics développés jusqu’aux années 1970 décline, laissant la place aux régimes d’assurances privés, beaucoup plus inégalitaires. Cet exemple est bien représentatif des relations de pouvoir entre rôle de l’État et secteur privé. En néglige son rôle de protecteur des régimes publics, l’institution recule au détriment des populations de plus en plus délaissées.

Face à l’emploi : une mosaïque d’inégalités

Cette mise en perspective permet ensuite à Stéphane Moulin d’identifier les principaux facteurs d’inégalités sociales au travail, à la fois sur les plans macrosociaux, organisationnels et individuels. Plusieurs dimensions de ces inégalités au travail sont passées en revues : les risques du chômage, les difficultés d’accès au temps plein, à des postes qualifiés et/ou à responsabilité, les salaires, les problèmes de redistribution des cotisations… Il montre comment des variables telles que l’âge, la qualification, le sexe, les origines, le niveau d’étude, la spécialité, la santé mentale et physique vont jouer ou se cumuler pour structurer des rapports profondément inégaux à l’emploi. La perspective intersectionnelle et longitudinale –quand elle est possible au regard des données de Statistiques Canada- permet de nuancer et d’enrichir les analyses. Stéphane Moulin se distingue ainsi de l’approche économique qui s’intéresse davantage aux dynamiques du marché et aux différences interindividuelles, qu’aux rapports sociaux et aux inégalités comme processus de différenciation sociale.

12

Stéphane Moulin insiste sur la richesse de la perspective longitudinale pour mieux approcher les situations de travail et les inégalités qui les structurent : le temps partiel doit par exemple être analysé avec une déconstruction temporelle des catégories afin de répertorier et comprendre la diversité des parcours. Par exemple, le temps partiel augmente de manière générale sur le long terme (cf graphique 5.6 (p.166)), avec une nette différence sexuée : les hommes sont significativement moins touchés par le travail à temps partiel que les femmes. Si ce constat est valable pour l’ensemble du Canada (comme le montre le graphique 8.9, P.273), les mesures montrent que le Québec, par ses politiques de conciliation études-travail ou des soins aux enfants, reste une terre favorable à la réduction des inégalités et des injustices liées au temps de travail.

Voici donc un ouvrage de recherche complet, efficace et syntaxique soit pour débuter, construire ou alimenter la réflexion autour du sujet de l’emploi et des inégalités. Il ne reste plus qu’à penser et réfléchir pour agir face à ces inégalités. En attendant, bonne lecture !

[1] Issu de la causerie autour de l’ouvrage de Stéphane Moulin Inégalités : mode d’emploi. L’injustice au travail au Canada du jeudi 10 novembre à Montréal

[2]. Jon Elster (1993), Local Justice: How Institutions Allocate Scarce Goods and Necessary Burdens, New York, Russell Sage Foundation.

Lien de la vidéo de la causerie autour de l’ouvrage 

Références bibliographiques : 

Moulin, Stéphane. 2016. Inégalités mode d’emploi. Paramètres. Québec: Presses de l’Université de Montréal.

Suivre ses publications sur la page du Centre Interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie.

Table des matières de l’ouvrage :

Partie 1 : La sociologie des inégalités et des injustices dans le champ de l’emploi

Chapitre 1 : La perspective sociologique

Chapitre 2 : la sociologie de la justice sociale dans le champ de l’emploi

Chapitre 3 : Un modèle sociologique d’analyse des inégalités plurielles

Partie 2 : Les perspectives historiques et comparée

Chapitre 4 : Les transformations du travail comme rapport social

Chapitre 5 : Les évolutions récentes du champ de l’emploi

Chapitre 6 : Le rapport salarial : perspectives comparées

Partie 3 : L’analyse des différenciations sociales

Chapitre 7 : Les inégalités face au chômage

Chapitre 8 : Les inégalités d’accès au temps plein

Chapitre 9 : Les inégalités d’accès aux qualifications et responsabilités

Chapitre 10 : Les inégalités de revenus d’emploi

 

Pour citer cet article :

Alizé Houdelinckx,« Les inégalités face à l’emploi au Canada : un panorama sociologique », Le blog de la Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie, décembre 2016. URL : http://inegalitessociales.com/2016/12/14/les-inegalites-face-a-lemploi-au-canada-un-panorama-sociologique

Share