Des prix toujours plus bas, mais à quel prix pour l’état des inégalités?

Des prix toujours plus bas, mais à quel prix pour l'état des inégalités?
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Le « fast fashion », ou la « mode éphémère » en français, est le phénomène qui prend d’assaut l’industrie du vêtement depuis quelques décennies. Ce nouveau modèle, facilement conciliable au capitalisme global, transforme la façon dont on achète et on vend les vêtements en encourageant l’idée de presque 52 saisons par année, dans le but de vendre toujours davantage.

On s’en doute, ce qui permet la vitalité d’un tel modèle, ce sont les prix toujours plus bas des vêtements que nous achetons qui, eux, sont possibles grâce aux conditions restreintes, souvent médiocres, dans lesquelles ils sont produits. Jusque dans les années 60, plus de 95% des vêtements vendus aux États-Unis y étaient produits, alors qu’aujourd’hui, 97% des vêtements portés par les Étasuniens sont produits en sous-traitance dans des pays en voie de développement, caractérisés par de très bas salaires et des pouvoirs de négociation plus que limités.

The True Cost, présenté en première au Festival de Cannes en 2015, est un documentaire réalisé par Andrew Morgan faisant état des conséquences à la fois sociales et environnementales de l’industrie du vêtement sur le monde. Il examine également le rôle de l’idéologie consumériste et des médias de masse dans l’explosion de ce phénomène, ayant d’ailleurs fait de l’industrie de la mode la deuxième industrie la plus polluante après celle du pétrole. L’objectif de ce film consiste à révéler à quel point chacun d’entre nous, à travers les vêtements que nous portons, est connecté au reste du monde et, par conséquent, à changer notre façon de penser face à ces vêtements.

Loin d’être le premier documentaire à s’intéresser aux effets sociaux de cette industrie, The True Cost se distingue de ses homologues en incorporant les témoignages d’ouvrières du textile, celles-ci agissant comme porte-paroles pour les millions de femmes à travers le monde occupant le même emploi qu’elles. Au Bangladesh, les travailleurs du textile sont composés à 85% de femmes, lesquelles sont payées moins de 3$ par jour. Par son intervention, Shima Akhter, qui est l’une d’entre elles, dément le récit commun selon lequel les bas salaires et les conditions dangereuses devraient être excusées puisqu’ils créent des emplois nécessaires pour des gens sans alternative. Là ne se situe pas le problème, et Shima Akhter nous interpelle en proclamant au contraire que les vêtements que nous portons sont produits par leur sang, par le sang de ces ouvrières emprisonnées dans leur condition. L’analogie est très dérangeante, mais tout à fait légitime lorsqu’on considère les nombreux accidents survenus dans le domaine du textile dans les dernières années, le plus important étant l’effondrement du bâtiment Rana Plaza à Dacca au Bangladesh en 2013, lequel a causé la mort de plus de 1100 travailleurs.

Malgré l’intention évidente de choquer le public, tant au sujet des conditions de travail ouvrières que de celles des agriculteurs qui sont aujourd’hui eux aussi sous l’emprise de géants américains (de Monsanto, par exemple), le documentaire d’Andrew Morgan n’adopte pas uniquement un ton pessimiste face à la situation en cours, ce que l’on apprécie lors du visionnement. En effet, des entreprises issues du commerce équitable sont mises sous les projecteurs pour montrer qu’il est possible pour l’industrie de générer une croissance économique sans payer un tel prix social. Cela dit, selon l’économiste Richard Wolff, s’attarder à l’amélioration des conditions de travail est loin d’être suffisant. Si nous souhaitons que les choses changent, il faut réévaluer la dynamique même du capitalisme actuel, qui est à la base du problème, sans quoi nous maintenons implicitement les principes qui alimentent les prises de décision des entreprises.

Cette mission paraît colossale, mais les inégalités sociales et les dangers environnementaux découlant du « fast fashion » le sont tout autant. Ce qui est certain, c’est qu’il est impossible de demeurer indifférent aux conditions sociales exposées dans The True Cost. Des journalistes de Radio-Canada, dans leur critique du documentaire, mettent l’accent sur l’intérêt qu’il représente pour les adolescents, qui sont communément dépeints comme étant particulièrement influençables par la mode et la publicité. Je suis certes d’accord sur ce point, mais je suis également d’avis que le visionnement de ce documentaire saisira quiconque n’est pas déjà familier avec l’industrie du vêtement et de ses impacts sur notre monde, particulièrement en ce qui a trait aux inégalités socioéconomiques mondialisées qu’elle produit.

Visionner la bande-annonce :

Andrew Morgan, « ‘The True Cost’ – Official Trailer », Untold, 2015, https://www.youtube.com/watch?v=OaGp5_Sfbss.

Visionner le documentaire :

Andrew Morgan, « The True Cost », Untold Creative, 2015, http://truecostmovie.com/.

Article réalisé par : Gabrielle Tétreault

Pour citer cet article :

Gabrielle Tétreault, «Des prix toujours plus bas, mais à quel prix pour l’état des inégalités? », Le blog de la Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie, décembre 2016. URL : http://inegalitessociales.com/2016/12/06/des-prix-toujours-plus-bas-mais-a-quel-prix-pour-letat-des-inegalites

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Gabrielle Tétreault

Étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal, je travaille individuellement sur la question de l’homoparentalité, plus précisément sur la reconnaissance sociale de l’homoparentalité en région. Bien que je me préoccupe grandement des inégalités en matière d’identité sexuelle et de genre, mes intérêts rejoignent la multitude des inégalités sociales vécues à travers les âges. Un séjour d’études en Corée du Sud à l’automne 2014 m’a d’ailleurs permis de constater des dynamiques d’inégalités tout autres et, conséquemment, m’a amené à voir la situation québécoise d’un œil différent. Je trouve particulièrement fascinant que les attitudes présentes chez certaines générations, dans certains pays, puissent être révélatrices d’attitudes générationnelles ailleurs, de par leur similarité ou leur opposition. À ce titre, en jeune personne typique de ma génération, je porte un grand intérêt au potentiel infini de connaissances que nous offrent internet et les réseaux sociaux, notamment en matière de témoignages sur des réalités vécues étrangères à la mienne et de débats de société. Le site de la Chaire nous donnera l’occasion de mettre en lumière certaines de ces réalités. En espérant qu’il sera pour vous un endroit propice à la découverte et à la réflexion! Gabrielle