Philanthropie et quartiers pauvres : la gestion neo-liberale des inegalites

Philanthropie et quartiers pauvres : la gestion neo-liberale des inegalites
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En Europe, et encore plus particulièrement en France, la lutte contre la pauvreté est dans la grande majorité des cas étudiée au prisme de l’intervention (ou non-intervention) étatique. Les politiques d’insertion au marché du travail sont envisagées comme le meilleur moyen d’intégration sociale et d’assimilation au système marchand.

De l’autre côté de l’Atlantique, l’État américain est souvent perçu comme un acteur devant assurer les libertés individuelles et l’autonomie des citoyens, davantage qu’un régulateur. L »intervention publique y est progressivement supplantée par des organismes privés : les fondations philanthropiques. La décentralisation de l’action sociale aux États-Unis (qui est loin d’être un phénomène récent) s’accompagne ainsi de logiques locales qui prennent en compte les enjeux territoriaux, ce qui contraste avec les mécanismes en vigueur notamment en France.

Dans son ouvrage « Les oubliés du rêve américain », Nicolas Duvoux, par le biais d’une étude ethnographique d’une dizaine de mois à Boston, démontre comment la recomposition de l’action sociale symbolisée par ces organismes privés reproduit paradoxalement le système d’inégalités qu’elle est censée combattre. Plus inquiétant, les classes les plus défavorisées et en particulier les communautés pauvres afro-américaine en viennent paradoxalement à adhérer aux idéaux du rêve américain.

9782130651802_v100Aux auteurs s’étonnant de l’absence d’un soulèvement populaire homogène (théorisé entre autres par la convergence des luttes) pour renverser un système qui les exploite, une analyse plus réaliste, dont Nicolas Duvoux se rapproche, peut être mobilisée : les classes les plus défavorisées sont privées de « répertoires alternatifs ». Ainsi, malgré des logiques néolibérales les maintenant en situation de pauvreté, les classes les plus défavorisées n’ont ni les moyens ni le temps de créer un mouvement uniforme de révolte, privilégiant logiquement la gestion de leur vie quotidienne.Pour définir le comportement de ces classes américaines au sein de leur environnement, Nicolas Duvoux emprunte à Alexis de Tocqueville la notion d’individualisme négatif dans laquelle s’insère le volontarisme qui traduit la tension entre repli sur soi et ouverture envers sa communauté.

Philanthropie et paternalisme

C’est cet état d’esprit volontariste que les associations philanthropiques cherchent à inculquer aux habitants des quartiers pauvres. Ces associations privées basées sur le don se sont développées de manière exponentielle au cours des années 80, alors que les politiques du welfare[1] sont assimilés à l’assistanat (Duvoux, 2013). D’où un retournement (ou prolongement) idéologique et politique vers le workfare initié par Bill Clinton en 1996, qui crée une distinction entre les « bons » et les « mauvais » pauvres selon leur degré de participation au marché du travail. Financées par de riches donateurs, elles affichent officiellement l’objectif de lutter contre la pauvreté dans les quartiers populaires. Dans les faits, malgré l’essence solidaire de leurs objectifs, leurs démarches s’inscrivent dans une logique capitaliste qui peine à réduire les inégalités.

En suivant le travail quotidien d’une de ces fondations (dont le nom a été changé en Fondation pour le Rêve Américain) dans un quartier pauvre de Boston à très grande majorité noire et particulièrement touchée par le taux d’incarcération, l’enquête ethnographique menée par Nicolas Duvoux expose les limites de la gestion de la pauvreté guidée par des principes néo-libéraux.

Tout le répertoire d’action de la fondation consiste ainsi à responsabiliser les habitants des quartiers. L’accent est mis sur la nécessaire participation de ces derniers afin d’impulser un sentiment d’engagement envers eux-mêmes, la communauté à laquelle ils appartiennent mais aussi pour la fondation.

Selon Nicolas Duvoux, cette démarche « paternaliste » sert en réalité à l’association à légitimer son action : la justification de l’existence de la fondation sur le territoire ne repose en effet sur rien, mis à part la volonté de riches donateurs d’intervenir dans l’action sociale.

Pour renforcer cette recherche de légitimité, la fondation recrute d’anciens habitants de ces quartiers difficiles afin de faire le lien entre la direction et les habitants ciblés. Ces salariés sont présentés comme l’exemple méritocratique à suivre, et sont censés illustrer la possibilité d’ascension sociale.

La fondation organise ainsi des réunions publiques de formes diverses basées sur le volontariat, au cours desquelles les habitants vont évoquer les sujets de leurs choix (violence, difficultés financières, soutien à l’insertion, entraide pour la garde d’enfants…). L’objectif final est de sortir de la pauvreté sans l’aide de l’État. Ces rassemblements peuvent être qualifiés de rituels : l’agenda des activités est totalement contrôlé par la fondation.

Les principes d’actions de ces fondations sont ainsi basés sur le rejet de toutes les pratiques associées de près ou de loin à l’État. Le privé est jugé plus apte que le public à la résolution des problèmes des classes défavorisées. Dans une perspective très marquée par l’idéologie néo-libérale, les fondations philanthropiques associent l’intervention étatique à de l’assistanat, et à une forme d’aseptisation de la population qui se contenterait alors de leur situation précaire de dépendance. Dans les faits, les fondations adoptent la même démarche qu’une politique publique d’assistance : aider les pauvres que l’on juge « méritants ». C’est le principe de soutenabilité : l’idée est que la lutte contre la pauvreté doit venir… des pauvres.

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Comme nous l’avions fait remarquer dans un précédent article le principal tour de force de cette idéologie est l’intériorisation de ses préceptes par les classes les plus pauvres, dans ce cas-ci la communauté afro-américaine. Le racisme, le taux d’incarcération démentiel envers la communauté noire et latine sont bien moins envisagés comme facteurs explicatifs de la pauvreté que les caractéristiques individuelles (mérite, travail…) par ce même groupe d’individus. Cependant, malgré des résultats concrets décevants en terme de lutte contre les inégalités, ces associations offrent aux pauvres ce dont ils sont privés dans l’espace public et institutionnel : une reconnaissance.

On retrouve ici une situation paradoxale : les fondations cherchent à créer un environnement solidaire entre les habitants d’un quartier, mais dans le même temps participent à la mise en concurrence entre les individus.

Par la rhétorique de la participation, par la stigmatisation des individus ne collaborant pas avec l’organisation, ou par le système de récompense pour les plus investis, les associations philanthropiques s’inscrivent dans une logique paternaliste. Ainsi, alors qu’elles assimilent l’État-providence à des politiques allant contre toute émancipation, les fondations philanthropiques créent une nouvelle forme de dépendance en imposant et légitimant leur unique démarche comme solution.

Dénonçant le comportement technocratique des pouvoirs publics, le fonctionnement de la fondation philanthropique est pourtant caractérisé par une véritable bureaucratie[2] et une organisation pyramidale où les managers en lien avec les habitants peuvent gagner jusqu’à 100 000 dollars.

La dynamique de marché n’est pas non plus très loin lorsque l’on observe le fonctionnement interne d’une organisation philanthropique. Profitant de déductions d’impôts pour leurs activités philanthropes, les classes aisées à l’initiative de ces associations y voient également un investissement qui peut s’avérer rentable (Duvoux, 2013).

Le don accordé à la fondation et donc aux pauvres revêt une dimension symbolique d’une forme de prestige différente que celle offerte et construite par leur capital financier.

En faisant preuve de charité, les donateurs s’attendent en retour à un investissement personnel (participation, gratitude…) de la part des individus ciblés par les programmes de la fondation.

Les philanthropes mettent ainsi en avant un discours et un positionnement d’expert en s’appuyant sur le succès financier de leurs projets antérieurs pour imposer leurs pratiques managériales. En somme, on assiste à la privatisation des moyens pour tenter de résoudre l’enjeu public de la pauvreté.

Cette nouvelle « philanthropie capitaliste » (Abeles, 2003) tente de s’approprier les structures de redistribution et de solidarité dans un système fédéral américain déjà complexe.  Le champ laissé par l’État à des associations privées traduit bien une transformation interne et légitime l’action des fondations.

L’explosion des inégalités depuis le milieu des années 80 (Sylvie Laurent montre que le taux de chômage des noirs est le double de celui des blancs aux États-Unis [3]), le patrimoine moyen d’une famille noire est vingt fois moins important que celui d’une famille blanche) a renforcé l’idée selon laquelle l’autorité publique américaine est incapable d’améliorer la situation des plus pauvres. Cependant, le projet philanthropique originel de redistribution s’est progressivement professionnalisé et inscrit dans une perspective néo-libérale mêlant de façon ambiguë solidarité et attente retour sur investissement (social et financier) de la part des donateurs et des salariés.

Comme le fait remarquer Sylvie Laurent (2013), ce cadre amène les catégories populaires (mais pas seulement) à se percevoir comme entrepreneur d’eux-mêmes. Entre individualisme choisi, forcé ou organisé, la frontière est poreuse.

[1] Le welfare (ou Etat Providence) est assimilé à des politiques de redistribution tandis que le workfare est associé à des programmes d’assistance conditionnés à une participation au marché du travail

[2] Pour une analyse de des effets de la bureaucratie à l’ère néo-libérale, on peut se référer aux travaux d’Isabelle Hibou : La bureaucratisation du monde à l’ère néo-libérale, La Découverte, 2012

[3] Sylvie Laurent, « Une bien longue marche vers l’égalité raciale », Le Monde Diplomatique, 28/08/2013

Pour aller plus loin :

Nicolas Duvoux, Les oubliés du rêve américain : Philanthropie, Etat et pauvreté urbaine aux Etats-Unis, PUF, 2013.

Adam Sheingate, Pourquoi les américains ne voient-ils pas l’Etat ?,  Revue Française de Science Politique, 2014/2 (Vol. 64)

Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néo-libérale, La Découverte, 2012

« Les associations doivent-elles se substituer à l’Etat en matière de lutte contre la pauvreté » : Émission de radio avec Nicolas Duvoux et Sylvie Laurent sur France Culture, La Grande Table (Carolne Broué), 30/09/2015 : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/les-associations-doivent-elles-se-substituer-l-etat-en-matiere

Article réalisé par : Quentin Guatieri

Pour citer cet article :

Quentin Guatieri, « Philanthropie et quartiers pauvres : la gestion néolibérale des inégalités », Le blog de la Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie, novembre 2016. URL : http://inegalitessociales.com/2016/11/24/philanthropie-et-quartiers-pauvres-la-gestion-neo-liberale-des-inegalites/

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