Detroit ou la destruction creatrice

Detroit ou la destruction creatrice
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Quel meilleur exemple que Détroit pour illustrer les limites du capitalisme industriel et exposer les inégalités engendrées par ce système? J’ai profité de mon séjour aux États-Unis pour faire un arrêt dans la ville classée comme l’une des plus pauvres des États-Unis.

Il est impossible de couvrir l’ensemble des problématiques et des enjeux de la ville de Détroit dans un article. Les facteurs producteurs d’inégalités ayant amené la situation actuelle de Détroit sont multiples, et chacun d’entre eux mériterait à lui seul une analyse approfondie. Le déclin de la plus grande ville du Michigan ayant déjà été abondamment traité, l’objectif n’est pas non plus de dresser un historique synthétique des éléments ayant participé à sa paupérisation. Cet article se propose en revanche d’offrir une perspective plus générale en montrant comment la course à la production sans besoins et au consumérisme a engendré l’étiolement spectaculaire d’une métropole au sein d’un pays riche et les alternatives post-capitalistes qui ont émergé dans son sillage. 

Les maux de Détroit trouvent leur origine bien en amont de la crise économique de 2007. Pourtant, tout semblait bien se passer. Dans les années 1920, le Fordisme fait son apparition et introduit la première révolution industrielle caractérisée par la consommation de masse et le travail à la chaîne. Ironie de l’histoire, Henri Ford et les autres industriels du Big Three (Ford, Chrysler et General Motors) font venir une grande population noire fuyant les États du Sud encore très ségrégationnistes afin de combler les besoins en main d’œuvre.

La ville, appuyée par l’industrie automobile en plein âge d’or financier va alors progressivement grandir jusqu’à devenir la quatrième du pays. En découle un investissement massif dans les infrastructures publiques et politiques urbaines. Cependant, le boom économique de la métropole cache de vives tensions sociales et raciales.

L’année 1968 peut être considérée comme un moment déterminant. L’assassinat de Martin Luther King à Memphis entraîne cinq jours de révolte à Détroit, annihilée par l’envoi de chars de la part de l’armée fédérale, et faisant 43 morts. Les différentes politiques d’aménagement urbain sous l’administration Truman et Johnson (analysées par Allan Popelard qui montre que le déclin de la ville est toujours lié à des questions de racisme et de segregation) avaient déjà entraîné une fracture sociale par la lente destruction et l’isolement progressif des quartiers pauvres, et ce malgré le projet Big Society de Johnson.

Il s’agit en fait d’une constante : la gentrification d’anciens quartiers populaires et ouvriers, nombreux à Détroit et dans le Michigan en général, va contribuer à la ségrégation spatiale, raciale et sociale de la ville.

Ainsi, alors que la population afro-américaine représente aujourd’hui 80% de la ville, elle reste cantonnée dans des zones bien spécifiques, d’où une homogénéisation globale des quartiers.

La crise de 2007 : de « Motor City » à « Abandoned City » 

Peu de villes ont autant été impactées par la crise financière que Détroit. Ville de l’industrie automobile, la crise financière et économique s’est reportée sur ce secteur, ce qui a entraîné une  crise immobilière, qui à son tour, par un effet domino, s’est muée en crise démographique et sociale. En 2012, la dette de Détroit s’élevait à 18,5 milliards d’euros. La ville est mise sous la tutelle de l’État du Michigan un an plus tard, qui par l’intermédiaire de son délégué, verra ses décisions primer sur celles du conseil municipal.

Les chiffres sont édifiants : en 50 ans, Détroit a perdu la moitié de sa population. Problème : les aides fédérales sont coupées pour les villes peuplées de moins de 750 000 habitants. Comme souvent, ce sont les services publics qui trinquent et avec eux les individus aux plus bas revenus qui ont un degré de dépendance plus élevé vis-à-vis de ces mêmes services : manque de moyens dans  la santé, la police (qui ne fonctionne que 16h sur 24), l’éducation (les écoles ferment les unes après les autres), les transports… C’est toute un socle social, déjà limité par le cadre néolibéral, qui se trouve affecté.

Le centre-ville a été déserté au profit des suburbs (banlieues), créant une nouvelle répartition géographique des emplois et des logements, qui illustre une nouvelle fois la ségrégation en vigueur : les pauvres, en grande majorité afro-américains, restent confinés au sein de Détroit même (dans le centre-ville et ses alentours) tandis que la classe moyenne et supérieure se déplace vers des banlieues autrefois occupées par la classe ouvrière, répétant ainsi le principe de gentrification de ces quartiers et participant à l’exclusion des franges les plus démunies. Les maisons se vendent pour seulement quelques milliers de dollars (quand elles trouvent preneurs). Silence bruyant et rues désertes, maisons et bâtiments abandonnées, itinérants marchant sans but, végétation qui remplace le goudron : il suffit de marcher quelques minutes en s’éloignant du centre-ville (qui est pour sa part agréable) pour se représenter la misère urbaine.

 

La Michigan Avenue reliant le centre ville à la périphérie

En découle une explosion de la pauvreté urbaine et ses implications : hausse du chômage, de la violence et baisse drastique des services publics.

Détroit est ainsi considérée comme la ville la plus dangereuse des États-Unis, cumulant le taux de pauvreté (32,5 %), le taux de chômage et le nombre d’homicide par habitant les plus élevés du pays selon les données de la police de Détroit. Point intéressant, la violence est devenue un facteur de production de l’espace (Popelard, 2009) : dans Le documentaire «Détroit ville sauvage», un habitant interrogé précise qu’une partie des détroitiens en viennent à être déçu de ne plus être premier aux classements des villes les plus dangereuses. La raison est simple : ils n’ont plus que cela. Ainsi, certains Détroitiens intériorisent et radicalisent un mode de vie véhiculé par des personnes extérieures à la ville. La représentation que se font une partie des détroitiens de leur propre ville va être influencée par des observateurs extérieurs.

Même si mon court séjour à Détroit m’a permis de relativiser certaines représentations de la ville, il n’a pas remis en cause les grandes lignes : les transports en commun sont très peu développés et relient très mal le centre ville aux suburbs. La ville étant très étalée, ceci participe encore à l’uniformisation des quartiers. Ce séjour m’a également permis d’observer concrètement des situations inégalitaires visibles : lors de mon voyage, un match de football américain se tenait dans la ville. La ségrégation raciale a lieu au sein d’un espace aussi réduit qu’un stade de football : les Noirs gèrent les places de parking, vendent les goodies aux stands et investissent le marché souterrain tandis que la file d’attente pour assister effectivement au match est exclusivement  blanche.

 

Le public assistant au match est presque exclusivement blanc

Survie et culture en temps de crise

Voilà pour le côté sombre des évolutions de la ville. Cependant l’un des objectifs de cet article est de montrer l’autre dimension de Détroit. Cette ville regorge de ressources et peut être vue comme une expérimentation d’un cadre de vie “post-capitaliste” (avec ses limites, comme on le verra). De multiples initiatives populaires et multiformes ont fait leur apparition pour revitaliser et redynamiser Détroit, notamment par l’art urbain. En parcourant la ville, j’ai pu observer plusieurs projets engagés de la part de personnes refusant l’image véhiculée de leur ville. J’ai moi-même logé dans la seule auberge de jeunesse de Détroit, fondée par Emily Doerr en 2010. Emily a d’abord commencé à gérer cette auberge sur la base du volontariat, avec pour objectif que les voyageurs découvrent Détroit par eux- mêmes et non pas à travers leur écran de télévision.

De nombreuses autres mobilisations collectives prennent forme. En parallèle des structures de solidarité classiques comme les banques alimentaires ou les soupes populaires, des mouvements originaux émergent.

Le plus visible est l’agriculture urbaine. De nombreux jardins apparaissent, créant un décalage entre rues désertes, bâtiments gris et abandonnées et espaces de culture entretenus. Plus globalement, il s’agit de reverdir des espaces délaissés et d’offrir un espace de solidarité communautaire.

Une autre initiative plus connue est le projet Heidelberg. Né il y a 25 ans, le projet vise à se réapproprier l’espace urbain et à changer la perception qu’ont les habitants et visiteurs d’un quartier réputé dangereux. Globalement le street-art devient partie intégrante de la ville tout en gardant sa nature transgressive. Les murs offrent une opportunité d’expression dont les habitants sont privés dans la sphère publique, institutionnelle et même quotidienne. Il est d’ailleurs assez frappant de constater que les seules personnes exclues du processus décisionnel dans le redressement de la ville soit les habitants eux-mêmes, annihilant toute initiative de démocratie participative.

Dans une autre perspective, Reclaim Detroit débarque avec un concept intéressant : Se pointer dans les maisons abandonnées et récupérer les matériaux abandonnées pour les transformer en ressources. Ce qui donne des idées géniales, comme Gary Zimnicki qui utilise les éléments récoltés dans les ruines pour fabriquer des guitares et des mandolines.

Ces initiatives sont impulsées par les habitants des quartiers, mais également par de jeunes adultes à la recherche d’un schéma de vie alternatif. Ils rachètent les maisons à prix dérisoire, s’affranchissent du cadre de consommation de masse, privilégient le vélo à la voiture et tentent de faire progresser la nourriture saine face à la junk-food omniprésente (il n’existe plus aucun supermarché et seulement quelques épiceries résistent).

Cependant, il serait erroné de considérer Détroit uniquement comme un projet expérimental s’étant émancipé de la philosophie capitaliste. L’idéologie et la rhétorique néo-libérale façonnent encore la population. Ainsi, « Quiconque que vous écoutiez, le maire, les mouvements écolo, tous intègrent le mot croissance dans leur discours » (Chapelle, 2013). La volonté de s’extraire des infrastructures capitalistes traduit à la fois un manque de confiance envers les moyens mis à disposition par l’État pour endiguer la situation, mais également un discours influencé par une idée de responsabilité individuelle.

Bien que le centre ville, depuis l’élection du nouveau maire démocrate Mike Duggan, soit en pleine rénovation, la scène institutionnelle paraît en effet dans l’incapacité d’endiguer tous les problèmes à la fois. Avec des luttes internes entre élus accrochés à leurs places et représentants des suburbs réticents à partager les richesses, c’est une nouvelle fois la population la moins dotée en ressources politiques qui est la grande perdante du jeu de pouvoirs (Popelard, 2009).

En tant qu’art, la musique participe également à la représentation de la ville. Berceau de la soul et place forte du punk, Détroit a également fait de sa spécialité l’émergence de sous-genres alternatifs.

Stevie Wonder, Aretha Franklin (née à Memphis mais qui a grandi à Détroit et y vit toujours), Diana Ross, Eminem, The Supremes, Marvin Gaye, Iggy Pop, The White Strips… La culture musicale (et artistique en général) a toujours fait partie de l’essence de la ville et retranscrit souvent la réalité vécue par la celle-ci. Les labels de hip-hop cohabitent maintenant avec l’ambiance jazz qui caractérisait autrefois la ville, symbolisé par le prestigieux label Motown.

L’histoire et l’actualité de Détroit en fait également un bon sujet artistique et nourri un art dramatique. Au cinéma, on peut citer pêle-mêle le succès au cinéma de 8 Mile, film retraçant le parcours du rappeur Eminem, Gran Torino de Clint Eastood ou encore Lost River du canadien (et oui) Ryan Gosling. Le photographe urbain Scott Hocking (dont vous pouvez retrouver le travail ici) a également fait de la ville son terrain privilégié.

Ainsi, les mode de vies alternatifs et l’imaginaire artistique en vigueur à Détroit participe à la (nouvelle) construction identitaire de la ville. Cependant, comme évoqué en amont, la représentation d’un espace peut être influencé par des éléments externes.

L’influence des médias 

Ceci me permet d’introduire la dernière partie de cet article : le traitement médiatique et la mise en scène documentaire de Détroit. Je voudrais en effet discuter de quelques reportages médiatiques representatifs de ce que l’on peut voir ou entendre généralement sur Detroit.

Le reportage « Détroit, ville sauvage » de Florent Tillon que j’ai évoqué à plusieurs reprises est globalement très bien tourné et informatif, notamment par les échanges qu’il propose avec les habitants. Cependant, il n’échappe pas à certains biais.

Il est par exemple très curieux (et en même temps banal, ce qui pose problème) qu’un documentaire ayant pour démarche d’inviter les Détroitiens à livrer leurs propres observations n’interroge qu’une seule personne noire. Pour une ville aussi ségréguée et composée à 80% d’afro-américains, cela pose question.

En outre, il n’échappe pas, comme la plupart des reportages que j’ai pu visionner sur ce sujet, à la mise en scène émotive qui vient altérer les informations que reçoit le visionneur. La musique de fond mélancolique, la voix off grave et posée, les extraits audio sélectionnés, les images de rues désertes et maisons abandonnées (que je soupçonne les auteurs d’avoir filmé à l’aube, étant moi- même passé par là et trouvé un quartier vivant) … Les premières minutes donnent le ton. Comme dans n’importe quel lieu de reportage ou sujet, les reporters viennent sur Détroit avec une idée prédéfinie de ce qu’ils veulent montrer. L’objectivité et la neutralité du reporter peut poser question.

Il est plus facile de montrer des images de chaos pour coller à la représentation que se fait le grand public de la ville que de proposer un reportage de fond avec une dimension explicative et analytique approfondie. Les reporters naviguent entre la volonté de capter les téléspectateurs par les émotions ou véritablement l’informer.

Globalement les médias de masse (mais pas seulement) n’influencent en fait plus tellement sur comment penser, mais sur quoi penser. C’est ce qu’avait montré Lawrence R. Jacobs et James N. Druckman dans leur ouvrage Who Governs?: Presidents, Public Opinion, and Manipulation qui étudie l’impact des médias sur le comportement de vote des électeurs. Le même raisonnement est applicable ici : En filmant les maisons abandonnées, les ruines d’anciennes bâtisses, la misère urbaine et la violence, le reporter participe à l’imaginaire médiatiquement et socialement construit.

Au final, si Détroit symbolise les limites du bonheur au prisme du matérialisme et de la productivité sans aspiration humaniste, il s’agit également d’un espace d’expérimentation primordial. Sans s’être affranchi complètement du cadre néo-libéral et des institutions, la ville peut être vue comme un terrain d’expérimentation (quasi) post-capitaliste. Comme le fait remarquer Mathieu Hikaru Desan, doctorant à l’Université du Michigan, « ce dont Détroit a besoin, ce n’est pas d’une quelconque renaissance, c’est de justice ».

On se quitte sur un son made in Detroit. Vous pouvez également faire un tour ici pour visionner une sélection de photos que j’ai réalisée sur place : http://tripindetroit.over-blog.com/

 

Pour aller plus loin :

Allan Popelard, « Détroit, catastrophe du rêve », Hérodote 2009/1 (n° 132), p. 202-215.

Sophie            Chapelle,              «         Détroit,             laboratoire               du         monde           d’après            le          néolibéralisme» (http://www.bastamag.net/Detroit-laboratoire-du-monde-d)

Nicolas Haerienger, «Détroit, la tutelle contre la démocratie» (http://www.regards.fr/monde/Detroit- la-tutelle-contre-la,6831)

Mathieu Hikaru Desan , « Bankrupted Detroit » Thesis Eleven v. 121 pp. 122-130.

Florent Tillon, “Détroit, ville sauvage”, 2010

 

Site utile:  http://detroiturbex.com/

 

Article réalisé par : Quentin Guatieri

Pour citer cet article :

Quentin Guatieri, « Détroit ou la destruction créatrice », Le blog de la Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie, septembre 2016. URL : http://inegalitessociales.com/2016/09/08/detroit-ou-la-destruction-creatrice/

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Quentin Guatieri

Étudiant en sciences politique, je travaille cette année sur les parcours de vie alternatifs de façon générale, et en particulier depuis la crise de 2008. Je m’intéresse aux questions d’inégalités sociales, et je m’attache à déconstruire les discours qui tentent de les justifier, que ce soit sur la scène institutionnelle ou dans l’espace public. Je suis intrigué par les alternatives face aux normes, je préfère les escaliers rouillés aux beaux palais et toute initiative d’art urbain a mon respect. On peut d’ailleurs me suivre ici : http://alternativeworks.over-blog.com La Chaire de recherche doit permettre de sensibiliser et éclairer un public hétérogène et j’espère que ma modeste participation y contribuera. A bientôt sur le site ! Quentin