Le visage des 1% au Canada

Le visage des 1% au Canada
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Ils ont un nom connu, mais pas encore de visage… Occupy Wall Street les a rendus célèbres, avec son slogan « Nous sommes les 99% ». Qui sont-ils?

Le visage des 1% au CanadaCe sont les « 1% », c’est-à dire le pourcent des individus aux plus hauts revenus au sein d’une société. Ces dernières années, ce sigle est devenu le symptôme d’inégalités qui se creusent désormais « par le haut » : dans la plupart des sociétés occidentales, la richesse de ces « 1%» s’accroît en effet vite, très vite, et surtout bien plus vite que le reste de la population. De récents travaux économiques ont mis en lumière l’ampleur de cette divergence de trajectoires entre la moyenne de la population et sa frange la plus riche (Piketty, 2013). Particulièrement fort aux Etats-Unis, ce creusement des écarts de revenus est également prégnant en Europe. On sait désormais que ces hauts revenus se forgent aussi au niveau transnational, ce qui est parfois nommé le « Global 1% ».

Qu’en est-il au Canada? Thomas Lemieux, Le visage des 1% au Canada2économiste à l’Université de British Columbia à Vancouver, nous invite à prendre la loupe et à mieux comprendre la composition de ces 1 % sur le territoire canadien.

La conférence passionnante qu’il a donnée à Montréal en mars 2016 fait partie du programme de conférences organisées par le Centre Interuniversitaire Québecois de Statistiques Sociales (CIQSS), qui centralise l’accès à de nombreuses
plateformes de données statistiques québecoises et canadiennes. L’originalité des données de Thomas Lemieux repose dans la mobilisation des fichiers du recensement canadien qui, malgré plusieurs changements récents dans le mode de collecte, permettent d’analyser les revenus au Canada sur une longue période. Avec son collègue W. Craig Ridell, il a pu reconstituer l’évolution des revenus entre 1982 et 2010, et ainsi mettre un visage sur les 1% au Canada. A des fins comparatives, ils ont pu également mobiliser les données de la World Top Income Database, grande base de données en ligne sur les hauts revenus, coordonnée F. Alverido, T.Atkinson, T. Piketty et E. Saez.

Le Canada, terre de contrastes

Commençons par tordre le cou à une prénotion : contrairement à ce que l’on croit souvent, cette croissance distinctive des hauts revenus ne date pas d’aujourd’hui. Beaucoup l’associent à la vague néolibérale marquant le début du XXIème siècle, ou encore à la récession de 2008. Erreur, nous rappelle Thomas Lemieux : cette croissance des revenus des 1% a commencé dès les années 80. Tout au long du 20ème siècle, les écarts de revenus ont suivi une courbe en U, comme l’a montré Thomas Piketty dans son ouvrage Le Capital au XXIème siècle (Piketty, 2013). Très marqués jusqu’aux années 30, ils se sont ensuite progressivement stabilisés à la faveur des 30 Glorieuses et des politiques d’Etats-Providence. Ces écarts sont ensuite repartis à la hausse à l’issue de la crise des années 70.

Le phénomène est certes mondial, mais il est loin de prendre la même ampleur selon les sociétés. Les politiques publiques et les dynamiques conjointes du marché ont un impact significatif sur la régulation des écarts de revenus. Il est intéressant de comparer sur ce point les Etats-Unis – qui présentent une croissance exceptionnellement forte des hauts revenus sur les dernières décennies-, et la France, où elle s’avère bien plus mesurée.

Au sein de ce panorama, le Canada apparaît plus que jamais comme une terre de contrastes, regroupant en son sein un concentré des divergences occidentales, avec d’un côté, l’Alberta dont les revenus des 1% les plus riches suivent une pente très proche de celle des Etats-Unis, et de l’autre, le Québec, dont les revenus des 1% s’accroissent de façon beaucoup plus mesurée, comme en France. En moyenne, la croissance des hauts revenus au Canada se situe donc entre ces deux extrêmes.

Mais, qui l’eût cru, ce 1%  canadien est lui même très inégalitaire… Thomas Lemieux nous invite à prendre la loupe et à explorer plus précisément pour observer les « 1% du 1% », c’est-à-dire le centième le plus riche de ce 1%, le 0.01% au Canada. Il est en partie là, le creusement le plus vertigineux des inégalités des revenus : leurs revenus se sont accrus de 160% en 28 ans… Le contraste est frappant avec la moyenne des 90% sur la même période, au revenu stagnant.

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Des hommes mûrs, cadres supérieurs ou issus des secteurs financiers

Le visage des 1% au Canada5Mais qui sont-ils, ces 1%? Leur visage est indéniablement masculin : les hommes forment près de 80% des hauts revenus au Canada en 2011.  Certes, la représentation des femmes augmente depuis les années 80, mais Thomas Lemieux souligne que si l’on continue à ce rythme, il y aura autant de femmes que d’hommes dans le 1%… en 2087! Ce visage masculin va de pair avec une certaine maturité : il s’agit dans leur extrême majorité d’hommes d’âge mûr, les moins de 35 ans ne formant que 5% de ces hauts revenus en 2006. Fait notable, la représentation des plus jeunes tend même plutôt à baisser.   

Enfin, pour faire partie du 1%, le diplôme initial joue certes, mais moins que le secteur d’activité. Au Canada, les médecins, dentistes et vétérinaires sont par exemple surreprésentés au sein des 1%, mais on note aussi le rôle important joué ces dernières années par le secteur pétrolier et gazier. Et au final,  tout comme aux Etats-Unis, la croissance la plus accélérée des hauts revenus se retrouve principalement parmi les cadres supérieurs de la finance ou du service aux entreprises.

Les inégalités de revenus, jusqu’où? Faut-il agir, et de quelle façon, pour juguler cette divergence croissante des destins socio-économiques? La question est politique, et donne lieu bien entendu à de nombreux débats. Une auditrice lance une idée : taxer les hauts revenus au travail. Thomas Lemieux se veut prudent : agir sur les hauts salaires pourrait avoir un sens dans le contexte canadien où les plus hauts revenus proviennent effectivement du travail, mais tout en faisant attention de maintenir une forme de progressivité.

Pour aller plus loin :

– Support de présentation de Thomas Lemieux  : http://www.rdc-cdr.ca/fr/transfert-de-connaissances

– Présentation video de Thomas Lemieux : https://www.youtube.com/watch?v=GgMvHYuaRjs&feature=youtu.be

– Site du CIQQS : https://www.ciqss.org/

– Article de Thomas Lemieux et de son collègue Craig Ridell :  http://irpp.org/wp-content/uploads/2016/01/aots5-riddell-lemieux.pdf

Références :

Thomas Lemieux, W, Craig Ridell, « Who are Canada’s top 1 Percent? », in David A. Green, W. Craig Riddell et France St-Hilaire (eds),  Income Inequality: The Canadian Story,  IRPP, Collection « The Art of the State », 2016, p.103-155.

Ouvrage collectif « Income Inequality: The Canadian Story », dirigé par Davil A. Grenn,  Craig W. Ridell et France Saint-Hilaire, d’où est tiré le chapitre : http://irpp.org/fr/research/income-inequality-the-canadian-story/?mc_cid=46c1c731b0&mc_eid=75db8aa769

David A. Green, Craig W. Riddell et France St-Hilaire (eds),  Income Inequality: The Canadian Story,  IRPP, Collection « The Art of the State », 2016.

Ouvrage de Thomas Piketty sur l’évolution comparée des inégalités de revenus : Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle, collection « Les Livres du nouveau monde », Le Seuil, Paris, 2013.

World Top Income Database, coordonnée par F. Alverido, T.Atkinson, T. Piketty and E. Saez : http://topincomes.parisschoolofeconomics.eu/

Article réalisé par : Cécile Van de Velde

Pour citer cet article :

Cécile Van de Velde, « Le visage des 1% au Canada », Le blog de la Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie, juin 2016. URL : http://inegalitessociales.com/2016/06/18/le-visage-des-1-au-canada/

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  1. […] Van de Velde, «  Le visage des 1% au Canada », Inegalitessociales.com, 18 juin […]

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