Casques roses. Seules en leur genre

Casques roses. Seules en leur genre
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Les dernières décennies ont vu une augmentation marquée, au Québec comme ailleurs, de la présence des femmes dans les métiers dits non traditionnels. Certains secteurs d’activités résistent toutefois au mouvement. C’est le cas de l’industrie de la construction, qui est composée au Québec de 1,38% de travailleurs femmes, soit une proportion considérablement plus basse que la moyenne canadienne de 3%.

Qu’est-ce qui explique ce faible pourcentage? Quelles mesures sont prises pour y remédier? À quoi ressemble l’expérience de ces travailleuses sur le terrain? Voici quelques questions auxquelles tente de répondre le documentaire Casques roses (2015), émission présentée sur la chaîne Télé-Québec et réalisée avec la participation financière des gouvernements du Québec et du Canada.

Casques roses, malgré son titre et sa description aux allures quelque peu romancées, est un documentaire sérieux et critique structuré autour de nombreux intervenants, la plupart desquels sont des femmes œuvrant dans la très vaste et très variée industrie de la construction. Ces femmes, à travers leurs témoignages, livrent un regard critique sur leur expérience dans le milieu professionnel, expérience foncièrement empreinte de discrimination, de préjugés sexistes et de comportements misogynes. Dans le but d’établir un portrait global du contexte actuel, une attention particulière est portée aux témoignages de cinq intervenantes aux parcours et aux statuts bien différents.

Sylvie Déraspe, tout d’abord, est opératrice de pelle mécanique et aussi fondatrice du Comité ad hoc pour la défense des droits des femmes dans la construction, lequel a été reçu à l’Assemblée nationale en 2011. Son discours est particulièrement informatif sur l’état actuel des revendications politiques des femmes de l’industrie. Mary Niven, de son côté, est une manœuvre en construction que l’on suit dans son processus de recherche d’un premier emploi dans le domaine. Sa participation nous éclaire sur les embûches pouvant être rencontrées à cette étape du parcours, alors que l’intervention de Mona-Lisa Fortin, manœuvre spécialisée en asphalte sans emploi depuis une mauvaise expérience avec un patron sexiste, met en lumière les difficultés possibles à l’embauche à une période plus avancée de la carrière. Valérye Daviault, pour sa part, occupe le poste de chargée de projet sur des chantiers, un rôle d’autorité qui requiert une crédibilité loin d’être gagnée d’avance. Enfin, la participation de Rose Fierimonte, présidente de Dorbec Construction, de Rose Construction et des Elles de la construction, nous informe sur les inégalités perçues du point de vue entrepreneurial.

Discrimination à l'accès

Comme le documentaire l’indique, au Québec, le taux d’abandon chez les femmes diplômées en construction est de 57% après cinq ans, soit deux fois plus élevé que chez les hommes. Considérant les nombreux exemples de discrimination racontés ou exposés dans Casques roses, ce pourcentage n’est pas spécialement étonnant. Ce que Mary Niven reçoit comme réponse lorsqu’elle fait part de sa recherche d’emploi infructueuse à un conseiller syndical de la CSN en dit long sur l’acceptation générale de la situation dans toute son imperfection et sur l’inaction avec laquelle les femmes sont aux prises :

« C’est sûr que la réception au niveau des femmes est différente. Faut vraiment avoir un peu, comment je pourrais dire, avoir l’œil du tigre (rires). Parce qu’engager une femme pour un entrepreneur, c’est plus difficile, y ont moins le goût. Mais vous êtes persévérante, un moment donné… »
Conseiller syndical de la CSN

Tout au long du documentaire, les propos des intervenantes laissent transparaître un sentiment d’impuissance face au fonctionnement d’une industrie fermée qui ne semble pas vouloir évoluer. Selon Karyne Prégent, secrétaire générale et responsable de la condition féminine à CSN-Construction, la passion pour le métier n’est souvent pas suffisante puisque les opportunités de recrutement à la base sont quasi-inexistantes dans certains secteurs. L’histoire de Mona-Lisa Fortin en est un bel exemple; on peut suivre cette travailleuse expérimentée, sans emploi depuis plusieurs mois, effectuer un nombre impressionnant de démarches, et ce dans plusieurs villes du Québec, sans toutefois jamais réussir à intégrer une équipe de construction. Selon les dires des participantes, à expérience de travail égal, l’homme est toujours préféré à la femme, une situation que certaines justifient par le refus des hommes de laisser les femmes, qui sont vues comme une menace, entrer dans leur secteur d’activités.

« T’arrives sur un chantier et ils te regardent comme si tu serais là pour voler son travail, son emploi. Y ont tellement peur que tu fasses mieux qu’ils vont essayer de te nuire en plus. »
Mona-Lisa Fortin

Composer avec les préjugés sexistes

Si certaines femmes réussissent à décrocher un emploi en construction, encore faut-il qu’elles s’y adaptent et qu’elles y restent. Lorsqu’elles abordent leur expérience sur les chantiers de construction, les intervenantes du documentaire utilisent les termes de discrimination et de harcèlement psychologique ou même sexuel. Ces femmes, étant fortement minoritaires dans leur milieu de travail, se voient obligées de composer avec de fréquentes blagues sexistes et avec des menaces occasionnelles. En réaction aux blagues ou aux commentaires désobligeants, plusieurs participantes disent les ignorer ou les laisser passer par peur de nuire à leur emploi, à leur position. Mona-Lisa Fortin, elle, explique avoir perdu son emploi précédent après avoir dénoncé son patron qui la menaçait de ne pas lui donner de travail si elle n’acceptait pas ses avances sexuelles.

Par ailleurs, de manière générale, les intervenantes font part du sentiment généralisé entre femmes travailleuses de ne pas avoir droit à l’erreur, de devoir tout savoir dès les premiers jours d’un emploi, car le jugement à l’égard des employées féminines est communément beaucoup plus impitoyable. Elles ont l’impression que les autres employés attendent précisément qu’elles commettent une erreur pour pouvoir mettre la faute sur leur identité féminine.

Du point de vue des postes de gestion, Valérye Daviault, chargée de projet, explique que la tâche la plus ardue sur un chantier de construction est de gagner de la crédibilité aux yeux des hommes contremaitres ou collaborateurs sur un projet. Selon elle, il n’est pas rare que les travailleurs sur le chantier n’écoutent pas les directives et qu’il faille leur demander d’une façon différente : « Faut que je les flatte dans le sens du poil pour que là ils veuillent m’écouter ». De manière semblable, Rose Fierimonte, en tant que pionnière de l’entrepreneuriat féminin dans l’industrie de la construction au Québec, dit être testée continuellement, et l’avoir particulièrement été en début de carrière par les banquiers, les fournisseurs, les clients et les compagnies de cautionnement avec qui elle faisait affaire :

« En construction, y a une grande pression pour les femmes de réussir, parce que pour nous l’échec n’est pas une option. Si une femme vit un échec, on va dire que l’échec a eu lieu à cause qu’on est une femme. »

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Plus encore, elle explique que lors du lancement de son entreprise de construction entièrement féminine, elle a été surprise de constater que certains clients ne voulaient tout simplement pas être desservis par cette entreprise en raison de leurs préjugés selon lesquels les femmes ne peuvent pas être d’aussi bonnes charpentières-menuisières que les hommes. Enfin, madame Fierimonte met l’accent sur la culture spécifique de ce secteur masculin, et sur la nécessité pour une femme de ne pas se laisser intimider par des collègues, des patrons ou des clients. D’ailleurs, toutes les participantes au documentaire s’accordent pour dire qu’une femme dans l’industrie de la construction doit forcément être déterminée et persévérante, et avoir la force de caractère nécessaire pour dénoncer le harcèlement ou les injustices et demander le respect à son égard.

Un pas dans la bonne direction

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Malgré le ton sérieux et plutôt grave du documentaire dans sa généralité, Casques roses prend toutefois soin de mettre en lumière la portée des avancements qui a eu lieu depuis 2011, année où le Comité ad hoc pour la défense des droits des femmes dans la construction a témoigné pour la première fois à l’Assemblée nationale. Depuis, les discussions ont progressé, la Coalition québécoise pour les femmes dans la construction a été créée, et en 2015 a été lancé le Programme d’accès à l’égalité des femmes dans l’industrie de la construction (PAEF) qui sera développé de 2015 à 2024. Ce programme, chapeauté par la Commission de la construction du Québec (CCQ), propose une série de mesures concrètes pour augmenter la présence de travailleuses actives sur les chantiers du Québec. Du ministère du Travail aux associations patronales et syndicales, tous se sont engagés dans l’initiative. L’objectif pour 2018 est de passer de 1,38% à 3% de femmes dans l’industrie, ce qui correspond à la moyenne canadienne. Selon Diane Lemieux, PDG de la CCQ, la Commission a tâché, dans l’élaboration du programme et des différentes mesures, de situer les embûches entre le moment où une femme exprime la volonté de travailler en construction et celui où elle échoue. La question, selon elle, est simple : est-ce que ces femmes ont la possibilité de gagner leur vie dans un métier qui les « allume »?

En somme, ce documentaire de Télé-Québec fait émerger des inégalités de genre propres à un champ d’activités dont on entend peu parler dans les études féministes, mais qui mérite indubitablement notre entière attention. Certains expliqueraient peut-être ce manque d’attention par le relativement « faible » nombre de femmes concernées par ce phénomène, mais il faut justement s’interroger sur les facteurs précis qui expliquent ce petit nombre. Nous savons maintenant que les faibles taux de participation et les taux d’abandon élevés ne sont pas anodins et sont loin d’être uniquement liés à une question d’intérêt.

De manière générale, Casques roses réussit à établir un portrait global et approfondi de la situation en faisant appel à des intervenants aux parcours variés et en laissant place à une diversité de témoignages, y compris ceux de plusieurs hommes travailleurs en construction. D’ailleurs, un moment fort de la réalisation a lieu lorsque deux discours sont mis l’un à la suite de l’autre. On peut d’abord entendre madame Fortin déplorer la mentalité et les comportements « machos » de certains hommes sur son lieu de travail en Côte-Nord, pour ensuite entendre le représentant syndical de FTQ-Construction Côte-Nord, lors d’une entrevue individuelle, affirmer que contrairement aux grands centres, les gens de la Côte-Nord ont encore l’esprit d’entraide et que les hommes ne sont pas des « machos », avant de nous mettre au défi de trouver une femme qui attestera le contraire. Ce moment d’ironie, en plus d’agir comme l’une des occasionnelles touches humoristiques au documentaire, montre bien une difficulté persistante de certains acteurs du bâtiment à voir ou à mettre en mots ces inégalités genrées.

Enfin, il aurait été intéressant, à mon sens, d’obtenir de plus amples informations sur ce en quoi consiste le Programme d’accès à l’égalité des femmes dans l’industrie de la construction. En effet, j’ai dû chercher des renseignements supplémentaires sur l’initiative afin d’en comprendre l’ampleur, la concrétude et la portée potentielle (voir lien ci-dessous). De la même manière, il aurait été pertinent d’en apprendre davantage sur les différentes mesures en place dans les autres provinces canadiennes, comparaison qui n’est que brièvement mentionnée comme possible raison derrière leurs taux de participation plus élevés. Cela dit, le documentaire dans son ensemble est d’un intérêt certain et s’adresse à quiconque se préoccupe des inégalités sociales de genre.

Visionner le documentaire :

Télé-Québec, « Casques roses », Faut en parler!, 2015, http://fautenparler.telequebec.tv/emissions/casques-roses , consulté le 20 mai 2016.

En savoir plus sur le Programme d’accès à l’égalité :

Commission de la construction du Québec, « Programme d’accès à l’égalité des femmes dans l’industrie de la construction (PAEF) 2015-2024 », 2015, <http://www.ccq.org/fr-CA/R_Femmes>, consulté le 20 mai 2016.

Article réalisé par : Gabrielle Tétreault

Pour citer cet article :

Gabrielle Tétreault, «Casques roses. Seules en leur genre», Le blog de la Chaire de recherche sur les inégalités sociales et parcours de vie, juin 2016. URL : http://inegalitessociales.com/2016/06/07/casques-roses-seules-en-leur-genre/

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